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Rester ou partir, le dilemme des réfugiés syriens en Turquie

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Ce vendredi 25 septembre, à l'occasion d'une journée exceptionnelle "sur les routes de l'exil" proposée par France Culture, Pixel va à la rencontre des réfugiés et des migrants. A Gaziantep, en Turquie, les Syriens, principalement originaires d'Alep, représentent un quart de la population.

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*Ce vendredi 25 septembre, à l'occasion d'une journée exceptionnelle "sur les routes de l'exil" proposée par France Culture, Pixel va à la rencontre des réfugiés et des migrants. __*A Gaziantep, en Turquie, les Syriens, principalement originaires d'Alep, représentent un quart de la population. Ils sont partagés entre l'espoir d'un retour chez eux, ou l'exil. Un reportage de Marie-Pierre Vérot (avec Jérémy Tuil, et Abdelhak El Idrissi).

Ce sont deux villes « jumelles » de part et d’autre de la frontière turco-syrienne. Au nord, la Turquie, et Gaziantep ville d’un million et demi d’habitants. Auxquels il faut désormais ajouter les 400 000 à 600 000 réfugiés syriens, principalement originaires d’Alep, deuxième ville de Syrie.

Alep a connu ses premiers soubresauts populaires dès le mois d’avril 2011, moins d’un mois après le début des contestations réprimées par les forces de l’ordre. Quatre ans et demi après, la ville est ravagée et divisées entre l’armée de Bachar al-Assad et, principalement, les différentes factions rebelles.

Régulièrement, les zones tenues par les rebelles font l’objet de bombardements meurtriers, comme il y a quatre jours sur un marché :

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« C’est notre humanité qui meurt » **_

Cette bataille meurtrière, à l’issue incertaine, a jeté des centaines de milliers de civils sur les routes de l’exil. Dans un premier temps vers les pays voisins, dont la Turquie. Parmi les familles arrivées à Gaziantep en 2012, beaucoup pensaient rentrer chez elles rapidement. C’était sans compter sur la fanatisation du conflit et l’absence de la communauté internationale. Face à cette impasse, de nombreux Syriens ont décidé de s’en aller encore plus loin. Vers l’Europe. Au prix d’un voyage dangereux, souvent meurtrier. Sherin, étudiante de 28 ans et son mari Rawad, 29 ans comptent suivre ce chemin.
Elle est Druze, il est Kurde. Tous les deux vivaient à Alep et ont fui la ville en 2013 pour se réfugier à Gaziantep. Ils cherchent maintenant à rejoindre l’Europe, mais toutes leurs demandes de bourses d’études ont été rejetées. Alors ils ont décidé de partir malgré tout, de manière clandestine. **« Je pense d’abord partir seul** , explique Rawad. **Et après, je la ferai venir parce que les routes sont très dangereuses, des personnes sont mortes sur ces routes. Mais par la mer on peut rejoindre la Grèce, depuis Izmir ** ». Le frère de Rawad a quitté la Turquie une semaine auparavant et a enfin donné signe de vie. Il est en Allemagne. A son tour Rawad veut le rejoindre. L'argent pour payer les passeurs ? ***J’essaie d’économiser. Tout ce que je peux emprunter. A des amis, à n’importe qui. Et en arrivant en Allemagne j’essaierai de rembourser. *** Partir ? Ce n’est pas un choix selon lui mais une nécessité. **« La question n’est pas de savoir ce que je veux faire, mais ce que je dois faire. C’est le problème. Moi, en fait, ce que je veux ? Rentrer en Syrie. Si j’avais le choix, je rentrerais en Syrie. Dans mon pays ».** Un pays en guerre, en ruine. Irréparable. **J’ai vu beaucoup de cadavres, en morceaux. L’important pour moi c’est de sauver mon humanité, sauver mon âme.** Tous ne sont pas pour autant sur la même ligne que Rawad et Sherin. Egalement originaire d’Alep, Rashed al-Tabshi a fui il y a deux ans. **« On s’est réveillés soudainement à 6 heures du matin, j’ai vu de mes propres yeux l’aviation, les MIG du régime qui bombardaient tout le quartier, que des civils. Quand j’ai vu ça j’ai dit à ma famille : on s’en va tout de suite. En trois heures on était à la frontière »** . Il a tout laissé derrière lui. A commencer par sa boutique et ses employés : **« En arrivant en Turquie que je les ai appelés .Je leur ai dit : ****‘je me suis enfui, je suis en dehors du pays, alors gardez la boutique ouverte jusqu’à ce qu’on voit comment les choses vont se passer’ **.** Parce qu’à cette époque je pensais que je reviendrai au bout d’un mois, de deux mois. Mais malheureusement, deux ans après je n’y suis toujours pas retourné. Alors, j’ai fermé ma société après six mois et maintenant je suis basé ici ».** Pour Rashed, Gaziantep n’est pas une étape. C’est sa destination finale : ***Je ne pense pas pouvoir y retourné (en Syrie). D’abord parce que je suis recherché par le régime, par Jabhat-al-Nosra et d’autres extrémistes comme Daech. *** Selon lui, il faudrait plus d’une décennie pour reconstruire le pays. **« Il y a deux ans, j’ai dit à un ami, qui est un journaliste anglais: on n’est pas l’Afghanistan mais malheureusement si la guerre ne s’arrête pas, si la communauté internationale ne fait rien pour arrêter cette guerre folle, on va devenir le prochain Afghanistan » **.** « Je suis à 100% contre le fait d’aller en Europe, surtout via les passeurs **** » ** Rashed espère obtenir la nationalité turque pour fonder une famille et s’installer définitivement. Partir ? **« Je suis à 100% contre le fait d’aller en Europe, surtout via les passeurs »** . Même s’il comprend les plus pauvres qui fuient pour sauver leurs vies, il en veut à la jeunesse syrienne qui, selon lui, peu profiter de nombreuses opportunités en Turquie. ****** Je connais beaucoup de personnes qui ont un travail ici, et qui gagnent plutôt bien leur vie, mais ils démissionnent et s’en vont en Europe. Ces gens là n’essaient pas de fuir la mort, ils cherchent juste une vie plus agréable.** Car parmi les populations syrienne présentes à AGaziantep, on trouve des familles pauvres, mais pas seulement. Il y a également de nombreux Syriens de la classe moyenne et supérieure, de riches hommes d’affaires, des entrepreneurs qui participent à la croissance économique de la ville. Celal Yilmaz, qui tient une agence de tourisme a ainsi augmenté son activité de 40% : **« Cela dépend des secteurs. Pour les services, les agences de voyages, les avions, les locations de voiture, l’essence ça marche très bien. Les bureaux de traduction aussi marchent bien. On vend beaucoup aux riches Syriens ».** Pour s’adapter, Celal Yilmaz a embauché Eva, une Syrienne. Elle confirme l’importante activité : **« J’ai de nombreux clients d’Alep de gros businessmen. Par exemple, à côté, ils ont une société de transfert d’argent et ils brassent des millions de dollars. Quoi d’autre ? Par exemple dans le textile, il y aussi beaucoup d’hommes d’affaires et ils sont très doués ! Deux de mes amis font des vêtements d’enfants et ils vendent en Irak, en Egypte depuis ici. Ils touchent à tout, en fait. Même notre alimentation syrienne : ils vendent ce que vous ne pouvez pas trouver ici, Ils importent et vendent : notre fromage, notre salami, tout, vous trouverez tout. Mon peuple est très très doué ! »** Elle raconte comment un de ses amis, médecin à Alep, est devenu peintre en bâtiment à Gaziantep. Dans le souk de la ville, nous rencontrons Mohammed. Il a ouvert une petite échoppe où il vend des écharpes. A Alep, il était professeur d’université, mais il a fui la ville pour assurer la sécurité de ses enfants : **« J’ai trouvé ce magasin. Il est comme celui de mon père. Je m’y connais dans ce domaine, et je fais des affaires. Ce n’est pas facile de faire des affaires ici. Vous devez avoir une carte de résident puis un permis de travail. Je travaille illégalement »** . Les boutiques et restaurants syriens poussent un peu partout. Le revers de la médaille pour les habitants de Gaziantep c’est la hausse des loyers. Les Syriens devraient continuer à développer leur activité dans celle qu’ils appellent déjà la petite Alep. De nombreux hommes d’affaires gardent leur argent en banque et attendent le bon investissement, et le bon moment. ***« Nous espérons une nouvelle Syrie » *** A coté des ses **« belles »** histoires, il y a le quotidien de milliers de familles pauvres. Ils sont également plusieurs centaines de milliers d’enfants syriens ballottés en Turquie, sur les routes de l’exil avec leurs familles. Arrachés de leur terre, ils mendient dans les rues d’Istanbul, travaillent pour aider leurs parents, rêvent d’école et de paix. A Gaziantep, ils sont accueillis par l’association Dar es-Salam (*« Maison de la paix »* ) Ici, Haïla a sauvé une cinquantaine d’orphelins. En août 2013, alors qu’elle travaillait à l’hôpital d’Alep, elle a commencé à rassembler des enfants qui avaient perdu leurs parents sous les bombes et les a emmenés en Turquie, de façon illégale bien sûr. Pour les sauver des bombardements mais aussi de ces images de corps déchiquetés ***J’avais appris auprès du Croissant Rouge à travailler sur les traumatismes de guerre pour les enfants irakiens et libanais réfugiés chez nous. Je n’aurais jamais pensé que je devrais le faire un jour pour des enfants syriens. *** Tous les enfants vont à l’école voisine qui accueille quelque 300 orphelins syriens de 6 à 16 ans. Le directeur de l’école, Salman, insiste sur le traumatisme vécu par les enfants. Il en pointe un avec son doigt : **« cet enfant a perdu son père, et quand il est mort le sang de son père est venu sur ses mains. Souvent, il refuse de se laver les mains pour conserver la mémoire de son père ».** Le directeur veut croire à une sortie de crise en Syrie : **« En tant qu’immigrés syriens, nous espérons une nouvelle Syrie. Ces étudiants veulent construire une nouvelle Syrie. Nous devons les aider par la connaissance, par l’enseignement. Cela prendra du temps de bâtir un nouveau pays. Ce sera peut-être pour mon fils, peut-être même pour son propre fils »** . D’autres réfugiés syriens sont accueillis les après-midi dans des écoles turques. Mais les capacités sont désespérément insuffisantes. Manque de lieux, de livres, de fonds. Sans oublier ces familles qui doivent priver leurs enfants d’école pour les faire travailler. C’est le cas de Najib 11 ans. Il vend des pâtisseries dans une échoppe turque et sert d’interprète pour les clients syriens. Son maigre salaire est indispensable à sa famille pour payer le loyer. Il rêve d’avoir un jour de repos mais surtout d’aller à l’école. **Et l’Europe ? Pas question répond t-il dans un sourire, ce serait trop loin de la Syrie.** Via [notre compte Twitter @FcPixel](https://twitter.com/FCpixel), deux internautes nous ont raconté leur engagement en France en faveur des réfugiés syriens à Paris :
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