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Manifestation de quartier à Istanbul en décembre 2014

Turquie : les nouveaux réseaux démocratiques

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Un an et demi après la contestation de Gezi, où en est la démocratie en Turquie ? Et pour quelles nouvelles formes de mobilisations ? Journalisme citoyen, tweets et sites, mais aussi squatt-maison de quartier, face à un État de plus en plus autoritaire. Enquête d'Eric Chaverou.

Manifestation de quartier à Istanbul en décembre 2014
Manifestation de quartier à Istanbul en décembre 2014 Crédits : Eric Chaverou - Radio France

« Contre les palais, nous voulons des maisons de quartier. »

"Contre les palais, nous voulons des maisons de quartier."
"Contre les palais, nous voulons des maisons de quartier." Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Ce mardi soir, l'un des slogans est très clair, allusion directe au nouveau palais démesuré construit à Ankara par le président Recep Erdogan, pour près de 500 millions d’euros. Nous sommes dans le quartier bohème de Kadıköy, le Belleville d’Istanbul, et plus de 300 personnes manifestent en faveur d'une maison appelée Caferağa.

Cette vieille bâtisse abandonnée il y a 30 ans s’est transformée en squatt, une maison sociale et solidaire d’après ses défenseurs, vidée en force par la police dans la matinée : une première en Turquie ! Les autorités disent être intervenues car, ironie de l'histoire, ce lieu symbolique appartient au Trésor public !

Un organisateur prend un mégaphone et raconte longuement tout ce qui a été entrepris ici depuis un an : l’atelier de photo, les cours de yoga et de danse, ou encore les tomates et les piments que les enfants ont pu voir pousser grâce à des ateliers de jardinage. Il explique aussi comment le quartier est devenu plus propre avec le concours d’une majorité d’habitants. Une seule voisine criera son exaspération contre la manifestation avant que la police ne reviennent casquée et bottée, mais sans charger.

Ikmet, à Istanbul
Ikmet, à Istanbul Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Au milieu de cette foule assez jeune, Ikmet, un homme de 50 ans, arrivé d’un autre quartier , n’en revient pas.

ll tient à s'indigner en français et accepte d'être photographié, en confiant avec le sourire que la police a déjà sa photo car il a participé à de nombreuses manifestations. Pour lui, la Turquie est coupée en deux, mais beaucoup de ceux qui restent derrière leurs balcons sont de tout coeur dans la rue :

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Ikmet soutient la maison de quartier Caferağa à Istanbul. Il manifeste ce 9 décembre 2014

L'événement est relayé en direct sur les réseaux sociaux, le mot-dièse de la manifestation arrivant vite en sujet numéro 1 sur Twitter. Il faut dire que plus de 14.300 abonnés suivent les mini messages de cette maison !Mais, comme cette femme, nos interlocuteurs se méfient énormément de la cyber police :

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La crainte de la cyber police en Turquie

Prudence, même si ce soir là, dans la rue, ce sont les manifestants qui repousseront la police ! Grâce à leur marche, tambours en tête, devancée d’une étonnante danseuse en rouge :

L'agora d'internet et des réseaux sociaux

Près de 60% de la Turquie est désormais connecté à internet et les Turcs passent une heure de plus par jour que les Français sur les réseaux sociaux (étude We are social). Avec une large préférence pour Facebook (plus d'un Turc sur 3), même si les jeunes s'en éloignent car leurs parents y sont de plus en plus présents et que le gouvernement l'a diabolisé en affirmant que c'était mauvais pour l'équilibre familial, nous a expliqué Erkan Saka, professeur à l’université Bilgi d’Istanbul.

Les réseaux sociaux en Turquie
Les réseaux sociaux en Turquie Crédits : We are social
Les réseaux sociaux en France
Les réseaux sociaux en France

« Le journalisme citoyen et la vérification participative des faits sont déterminants pour la société civile. »

Ce panorama représente plus ou moins "une infrastructure démocratique", estime Engin Onder, co fondateur de la plateforme de journalisme citoyen 140 journos, et chantre de ces moyens d'expression. L'idée de cette plateforme pionnière est née un an et demi avant Gezi, face au silence des médias turcs à propos des massacres de Roboski.

Ils ont ensuite décidé de lancer au début de cette année un logiciel de vérification des résultats des élections, pour les municipales et présidentielle en particulier. Ou comment dans un pays réputé pour ses fraudes lors des votes appeler chacun à émettre ses soupçons pour les vérifier grâce à l'informatique. Et où comment faire naître une conscience politique auprès du quart de la population âgé de moins de 15 ans. Ariane Bonzon l'a très bien décrit pour Slate.

Engin Onder, co fondateur de la plateforme de journalisme citoyen 140 journos, le 9 décembre 2014, à Istanbul
Engin Onder, co fondateur de la plateforme de journalisme citoyen 140 journos, le 9 décembre 2014, à Istanbul Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Ils disent n'avoir pas peur du pouvoir et de la police, qui ne les a jamais menacés, parce qu'ils se définissent comme de "simples observateurs".

Des observateurs que Google est tout de même venu rencontrer et qui n'en restent pas là.

Ils préparent en effet maintenant pour le mois prochain un réseau de 1000 journalistes citoyens, accessible en ligne via une carte interactive.

Histoire d'avoir des échos directs du pays revendique Engin Onder, pour qui à 23 ans "le plus fondamental dans ces projets est d’arriver à impliquer les gens" .

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Engin Onder qui reconnaît être prêt à faire de la politique, mais dans dix ans, car il n'a aucun espoir d'ici là, au contraire. Il se concentre donc sur le constat et cette prise de conscience en ligne.

« Je suis une femme de mon temps et je veux vivre libre ! »

"Notre pays est sans doute le premier pays au monde où l’usage des réseaux sociaux a eu un tel impact sur la vie politique. On ne se contente plus, comme dans la plupart des pays occidentaux, de descendre dans la rue pour manifester contre les effets néfastes du néolibéralisme". Ces mots sont ceux écrits par Deniz Yenihayat, fin janvier dernier, dans le journal T24 Istanbul. Cette jeune femme de 31 ans, originaire d’Izmir et depuis 8 ans rédactrice dans une agence publicitaire, n'a pas peur de prendre la plume. Elle déplore le contrôle politique des médias traditionnels et pense qu'internet ouvre une nouvelle ère :

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Nous avons une sombre histoire de la démocratie.Au 21e siècle cela doit changer
Deniz Yenihayat, rédactrice publicitaire à Istanbul, le 9 décembre 2014
Deniz Yenihayat, rédactrice publicitaire à Istanbul, le 9 décembre 2014 Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Professeur de mathématiques à l'université Bogaziçi, Betul Tangay est une des pionnières du mouvement de Gezi. Aussi chaleureuse que charismatique, celle qui dirige la société des mathématiques turques s'est mobilisée à ce sujet deux ans avant les événements. Et elle a ensuite créé avec d'autres la plateforme "Istanbul est à nous tous", avec une charte avant les élections locales de mars dernier. Initiative reprise dans différentes villes du pays : Bitlis, Rize, etc.

Betül Tanbay, professeur de mathématiques parmi les initiatrices de Gezi, à Istanbul, le 8 décembre 2014
Betül Tanbay, professeur de mathématiques parmi les initiatrices de Gezi, à Istanbul, le 8 décembre 2014 Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Aujourd'hui, elle se réjouit des victoires acquises grâce aux alertes dans les réseaux sociaux. Comme il y a deux semaines quand "ils ont essayé de faire un arrêt de bus, soi-disant, dans le Parc, et le soir même tout le monde était là et ils ont remis l'herbe qu'ils avaient coupé et donc tout a été refait, retapissé, et cela n'a pas marché !".

Mais elle confie qu'elle fait attention à ce qu'elle écrit via ces outils, "parce que quand j'écris à une amie, je sais que j'écris au monde..." Et elle critique vivement l'attitude de l'Europe :

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Le regard de Betül Tanbay, professeur de mathématiques parmi les initiatrices de Gezi, sur la Turquie d'aujourd'hui

« Il y a des menaces sur Twitter, une pression. Mais pas que du gouvernement ! »

Sedef Ecer
Sedef Ecer

Mais depuis Paris, l'actrice, journaliste et romancière Sedef Ecer explique comment "on désigne quelqu'un par qu'il est athé ou qu'il a une vie trop libre, et il va y avoir un hashtag avec, je ne sais pas, mille personnes, qui vont envoyer des tweets en disant vous avez vu ce..., avec des noms atroces !".

Celle qui vit entre la France et la Turquie estime que "la démocratie participative survit un peu, mais par contre l'esprit de Gezi était vraiment propre à ces quelques jours" (qu'elle a transformé en fiction radiophonique pour France Culture).

Et aujourd'hui, elle considère que c'est un esprit de calomnie qui s'est mis en place , dès que l'on critique ce gouvernement, par écrit ou dans une oeuvre :

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Le journaliste, écrivain et politologue turc Erol Özkoray, le 11 décembre 2014, à Istanbul
Le journaliste, écrivain et politologue turc Erol Özkoray, le 11 décembre 2014, à Istanbul Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Lui aussi installé en Turquie et en France, le journaliste, écrivain et politologue Erol Özkoray en sait quelque chose, puisque fin septembre il a été condamné à 11 mois et 20 jours de prison assorti d’une peine de cinq ans avec sursis par le tribunal correctionnel d’Istanbul.

Son crime : avoir publié dans son livre "Le phénomène Gezi" des slogans-graffiti de la révolte jugés diffamant envers le président . Cet intellectuel reconnaît avoir voulu affronter ce « pouvoir islamique, lui qui avait connu 16 procès avec les militaires.

Car selon celui qui est défendu par son ami Bernard-Henri Lévy, « les choses sont très très graves en Turquie. Le régime turc court une sorte d'islamisme totalitaire et le but de l'actuel président est de faire passer ce régime vers un régime dictatorial, mais d'obédience islamique et la charia. (...) Il faut alerter l'opinion publique européenne » . Et il compte le faire depuis Paris dans les prochaines semaines :

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Les autorités sont d'ailleurs championnes du monde des demandes de suppression de tweets (devant la France !), avec un président qui a déjà voulu censurer le petit oiseau bleu, après Youtube pendant plusieurs années. Cette semaine encore, un ancien député de son parti s'est retrouvé incarcéré pour un mini message jugé insultant à son égard.

Les demandes de suppression à Twitter par la Turquie
Les demandes de suppression à Twitter par la Turquie

Les réseaux sociaux : un défi pour les partis, à commencer par l'AKP

Erol Önderoğlu, représentant de RSF en Turquie
Erol Önderoğlu, représentant de RSF en Turquie Crédits : Radio France

Correspondant de Reporters sans Frontières depuis 18 ans, Erol Önderoğlu suit évidemment de très près toutes ces évolutions. Et il précise comment les directions de sécurité ont toutes des sections départementales chargées d'internet et comment le régime cherche à diaboliser les réseaux sociaux. Dernier exemple en date : le procès de 29 jeunes twittos d'Izmir, mais qui n'a abouti qu'à une amende pour l'un d'entre eux.

Rejettant l'idée d'une agora politique sur ces réseaux, Erol Önderoğlu y voit toutefois « un parti politique qui n'existe pas dans le Parlement, mais qui, en fonction de ce qui préoccupe la rue peut réunir différentes catégories d'internautes ». Après son échec de Gezi, le parti de Recep Erdogan a d'ailleurs très vite mobilisé 6.000 adhérents pour riposter en ligne, ainsi que des agences de communication spécialisées. L'homme fort du pays n'avait-il pas lui-même déclaré en juin 2013 que « les réseaux sociaux sont la pire menace pour la société ». Même s'il ne se prive pas désormais de plus de 5 millions d'abonnés sur Twitter :

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Erol Önderoğlu, représentant de RSF en Turquie

Et voici, comme chaque semaine, vos réactions et témoignages. Cette fois, sur la démocratie participative : 

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