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De l'influence de la meule rotative sur la puissance de l'Empire romain

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Le numéro d’été de la revue Books est consacré à la cuisine. Parmi les nombreux et passionnants articles, dont beaucoup évoquent la technologie, ô combien essentielle dans l’évolution de nos pratiques culinaires, l’un est plus précis: l’invention des meules rotatives.
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Reconstitution d'une meule rotative du 13ème siècle Crédits : Francis Apesteguy

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Originellement paru dans The New York Review of Books, cet article de Glen W. Bowersock, professeur émérite d’histoire ancienne à Princeton, s’empare d’une question dont on ne mesurait pas à quel point elle pouvait être importante : la pierre à meuler. L’auteur de préciser que son évolution fut décisive : « L’invention des meules rotatives a transformé cette tâche épuisante qui était traditionnellement dévolue aux femmes. La meule rotative permettait en effet de moudre plus raidement et sans mobiliser le haut du corps. »

Là, on se dit que la meule rotative aura permis aux femmes des sociétés céréalières de l’Antiquité de s’émanciper – ou au moins de ne plus se tuer le dos pour nourrir des hordes de mâles peu reconnaissants. Pas exactement. Bowersock précise : « L’alimentation des légions romaines reposait sur la fabrication et la mobilité de ces appareils nouveaux, lourds et coûteux, qui approvisionnaient les troupes en farine. » Et l’auteur d’ajouter : « Il fallut attendre jusqu’à l’ère industrielle pour voir des avancées technologiques comparables transformer la cuisine. »

Ainsi donc, si l’on en croit les spécialistes, cette révolution technologique que fut la meule rotative explique, en partie, car il y a sans doute d’autres raisons, cet événement essentiel de l’histoire de l’Occident que fut l’Empire romain. Car, comme le remarque Rachel Lauden, professeure d’histoire à l’université d’Austin au Texas et auteure d’un livre sur la cuisine et les empires : « Un millénaire et demi allait s’écouler avant qu’une autre armée européenne ne soit aussi bien nourrie. »

J’imagine que pour beaucoup, le rôle de la meule rotative dans l’histoire du monde est une évidence. C’est pour moi une quasi découverte. Qui provoque plusieurs réflexions :

La nécessaire caducité des technologies (les technologies, contrairement aux idées, sont presque toutes vouées à être remplacées par d’autres plus performantes, peut-être parce que les idées ne sont pas performantes, mais c’est une autre question) fait que rétrospectivement, on a du mal à imaginer qu’un truc aussi basique, aussi grossier, que deux pierres rondes posées l’une sur l’autre et percées en leur centre d’un axe permettant leur rotation (et donc le broiement de la céréale) ait pu être révolutionnaire. Ainsi, sans doute les générations futures auront-elles du mal à concevoir que nous ayons pu considérer Internet comme quelque chose de révolutionnaire, que nous ayons pu être bouleversés par Internet, que nous ayons consacré autant d’énergie à le fabriquer et à le comprendre.

Les technologies, les oubliées de l'histoire

Les technologies, si elles ont un impact fondamental sur l’évolution des sociétés, et donc sur l’histoire du monde, sont souvent les oubliées de l’histoire racontée. Par exemple, gageons que sur la vie à Rome pendant l’Antiquité, nous savons plein de choses beaucoup moins importantes que le rôle joué par la meule rotative (par exemple, ce qui se passait dans les arènes). Et, en un sens, c’est triste. Moins pour la meule rotative en elle-même, qui sans doute s’en fout un peu, que pour tous ces gens qui ont passé du temps à la construire, à l’utiliser, la transporter, l’améliorer, la voler, la nettoyer, la comparer, en discuter. Ainsi, quand les générations futures raconteront ce qui nous est arrivé à nous, êtres humains du début du troisième millénaire, peut-être oublieront-elles de parler d’Internet et du numérique, s’appesantissant sur ce qui se déroulait dans les stades de foot. Ce serait un peu dommage.L’histoire du commun a presque oubliée la meule rotative, et son importance énorme, alors même que son règne s’étale sur plus d’un millénaire et qu’il en reste nombre d’exemplaires trouvés tout autour du bassin méditerranéen. On peut, encore aujourd’hui, voir des meules rotatives, les toucher, les porter. Comment pourra-t-on se souvenir des technologies numériques alors qu’on peut supposer que leur règne ne durera pas un millénaire et demi (ou alors sous des formes beaucoup plus variées que la meule rotative, qui fut assez stable pendant tous ces siècles), et qu’elles laisseront beaucoup moins de traces. Non que le numérique ne soit pas aussi physique (il y a des câbles, des centre de données, des serveurs, des antennes, des ordinateurs etc.), mais ce qui fait le cœur du numérique, c’est qui se transmet à travers tout ça, c’est-à-dire des informations, des bits. Ce qui nous transforme, ce sont ces informations, ce sont elles qui fabriquent des textes, des images, des sons, tout ce qui nous bouleverse aujourd’hui. Malgré tous nos efforts pour conserver cela, qu’en restera-t-il dans deux millénaires ? Difficile de le dire. Bref, la meule rotative raconte que ce que nous vivons sera peut-être peu de chose au regard de l’Histoire. Et ça, c’est très joyeux

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