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IFO de Kevin Jerome Everson (2017)

E comme Kevin Jerome Everson, rendre visible l'invisible

59 min
À retrouver dans l'émission

Rencontre exceptionnelle avec le cinéaste Kevin Jerome Everson, qui en moins de 20 ans et quelque 160 films est devenu le portraitiste incontournable de la classe laborieuse afro-américaine. Le temps est venu d’un esthétisme de l’ordinaire noir, Everson est son grand prêtre.

IFO de Kevin Jerome Everson (2017)
IFO de Kevin Jerome Everson (2017) Crédits : Kevin Jerome Everson

Je ne me projette pas dans l'avenir, je m'intéresse seulement au présent. Ce qui est important, c'est de montrer les choses, les exposer, je veux montrer le geste, la matérialité du film, sans me soucier de l'archivage et de l'avenir. (...) En réalité, je ne pense pas au geste politique. Dans ma caméra, je vois de l'humanité, des individus, des rapports entre les gens et un vécu collectif, mais plutôt que de m'intéresser au macrocosme et à l'histoire avec un grand H, je m'intéresse au microcosme, à l'individualité et l'humanité de mes sujets. Kevin Jerome Everson

Les derniers Oscars, et notamment celui du meilleur film attribué à Green Book, l’ont encore montré ; le Festival de Locarno annonce reporter sa rétrospective Blake Edwards pour braquer les projecteurs cet été sur le Black Cinema. C’est dire si la présence de réalisateurs et de récits afro-américains, tant à Hollywood que dans les cercles les plus prestigieux du cinéma indépendant, reste une question plus urgente que jamais. Or, loin de ces débats, refusant d’en faire une action militante affichée, avec déjà plus de 160 films en moins de 20 ans, qui prennent le contre-pied de toute convention narrative et de tout cliché de représentation des Noirs à l’écran, un cinéaste filme inlassablement les faits et gestes des travailleurs noirs américains dans leur quotidien de labeur et de loisir. Il s’appelle Kevin Jerome Everson. Retenez ce nom, car vous en réentendrez parler.

L'abstraction pour moi, c'est un film qui fasse référence à lui-même, avec le son, la couleur, la granularité. J'explique au spectateur que la matière filmique existe, en affichant la matérialité du support et en expliquant que je l'ai conçu ainsi. Je suis comme un sculpteur qui donne une interprétation des choses. Mes films sont auto-référencés, voire auto-suffisants. La matérialité formalisée, c'est ce qui me fait avancer. Kevin Jerome Everson

Avec des films allant d’une minute à 8h, utilisant aussi bien la pellicule que l’image numérique, le noir et blanc que la couleur, il donne à voir ce que le cinéma montre peu, sinon jamais : des Afro-américains qui ne sont ni des victimes recluses dans des ghettos criminogènes, ni des super-héros. Comme l’écrit le spécialiste du cinéma noir international Greg de Cuir Jr : « cette remise à zéro des règles de représentation correspond à une volonté d’éviter tout exceptionnalisme – celui-ci n’étant souvent rien d’autre qu’une habile ruse sociale utilisée afin de catégoriser et supprimer les masses. Le temps est venu d’un esthétisme de l’ordinaire noir, dont Everson est le grand prêtre. » C’est au festival Cinéma du Réel, dont la 41e édition s’achève demain, et qui lui a consacré une vaste rétrospective cette année, que nous devons la découverte de cet artiste complet, également photographe et sculpteur, dont les films faussement naturalistes, et même largement mis en scène, sont autant de jalons essentiels dans l’Histoire de la représentation du peuple noir américain.

J’aime bien cette idée qui consiste à s’intéresser plus à son sujet, qu’à ce qu’en va penser le spectateur. Je fais mes films pour le sujet, pas pour le public. Je veux que le spectateur soit propulsé au milieu d’une situation, où la personne que je filme est plus maligne que le spectateur lui-même, afin que ce dernier soit obligé de courir après le personnage. Les ouvriers et les travailleurs que je filme sont comme des musiciens, leurs gestes se répètent, ils améliorent leur art, et c’est avec ma caméra que je filme leurs talents. Kevin Jerome Everson

En fin d’émission, la chronique de Marcos Uzal sur la sortie DVD d’Une simple histoire, de Marcel Hanoun aux éditions Re : Voir. Un jour de 1959, un huissier se présente à la porte de Marcel Hanoun, le plus méconnu des grands cinéastes français, pour le saisir. L’homme est, comme souvent, sans le sou, mais l’huissier est cinéphile. Il lui sort le dernier numéro des Cahiers du Cinéma, lui montre un article de Noël Burch sur son premier long métrage, Une simple histoire : « C’est vous ça ? », lui demande-t-il. « Il paraît que vous êtes un grand cinéaste… Je ne peux pas vous saisir… » Et il part comme il était venu… Cette anecdote, on l’apprend dans le livret qui accompagne l’édition en DVD, pour la première fois, d’Une simple histoire, un film tourné en 1958 qui montre déjà, un an avant Le Signe du Lion d’Eric Rohmer, une errance désargentée dans Paris, et les soucis très concrets de logement et de nourriture que posent la précarité. Le tout dans une économie de tournage misérable et une forme extrêmement impressionnante, qui évoque autant Robert Bresson qu’elle anticipe le travail d’un Jean-Luc Godard, qui dans un article d’Arts, également repris dans le livret du DVD, écrira dans une des formules lapidaires dont il a le secret : « Vous n’aimerez peut-être pas Une simple histoire, et vous aurez peut-être raison. Mais si vous n’allez pas le voir, vous aurez sûrement tort »,

Marcel Hanoun est un cinéaste malheureusement trop peu connu. Il a pourtant réalisé une soixantaine de films et de vidéos, entre 1955 et 2012, l'année de sa mort. C'est une œuvre totalement indépendante, à la fois très libre et rigoureuse, qui dialogue parfois avec des cinéastes qui lui sont contemporains : Bresson, Godard, Resnais, Duras, Straub... Marcos Uzal

Les recommandations de Plan Large 

Le Cinéma du Réel se tient au Centre Pompidou jusqu'au 24 mars à Paris, dont une projection le dimanche 24 mars à 14h (entrée libre), du film-fleuve 8903 Empire, de Kevin Jerome Everson (2016), dans la salle Cinéma 2.

La 41ème édition du Festival International du film de femmes se tient du 22 au 30 mars à la Maison des Arts de Créteil.

Extraits de films 

  • Erier, de Kevin Jerome Everson (2010) 
  • The Island of St. Matthews, de Kevin Jerome Everson (2013)
  • Park Lanes, de Kevin Jerome Everson (2015)
  • Ears, Nose and Throat, de Kevin Jerome Everson (2016)
  • Black Bus Stop, de Kevin Jerome Everson (2019)
  • Extrait du titre "Big Black Ben", de Samuel James, dans Songs Famed for Sorrow and Joy (2008)

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