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Sara Forestier et Laëtitia Dosch dans le film "Playlist", de Nine Antico en salles le 2 juin 2021

Intemporalité et sororité avec Céline Sciamma et Nine Antico

58 min
À retrouver dans l'émission

Voyages spatio-temporels et apprentissage cabossé de la vie avec Céline Sciamma et Nine Antico, pour les sorties respectives de "Petite maman" et "Playlist", deux films volontairement intemporels, et pourtant intensément de notre époque.

Sara Forestier et Laëtitia Dosch dans le film "Playlist", de Nine Antico en salles le 2 juin 2021
Sara Forestier et Laëtitia Dosch dans le film "Playlist", de Nine Antico en salles le 2 juin 2021 Crédits : Atelier de production - distribution KMBO - 2021

La sélection du 74e Festival de Cannes vient d'être dévoilée, pourvue d'une compétition pléthorique de 24 films, signés par de très grands noms : Leos Carax, Paul Verhoeven, Apichatpong Weerasethakul, Bruno Dumont, Wes Anderson et tant d’autres … Mais toujours aussi peu de femmes : Ildikó Enyedi, Mia Hansen-Løve, Catherine Corsini et Julia Ducournau, elles sont 4 en tout, soit seulement 16%. La parité, ce n’est pas encore pour aujourd’hui ! Et pourtant, de toute évidence, des femmes cinéastes, ça ne manque pas… Elles sont deux, aujourd’hui dans Plan Large, que réunit non seulement leur commune ascendance italienne mais surtout leur foi dans le cinéma, leur plaisir du jeu, et une certaine idée de la sororité. Interview croisée de Céline Sciamma et Nine Antico, pour les sorties respectives de Petite maman, et Playlist, tous deux en salles depuis le 2 juin. 

Documenter l'enfance

Notre première invitée en est à son cinquième long-métrage, après Naissance des pieuvres, Tomboy, Bande de filles et le très remarqué Portrait de la jeune fille en feu, le plus beau film du Festival de Cannes 2019 (elle sera d’ailleurs à Cannes encore cette année, comme co-scénariste, avec Léa Mysius, du film Les Olympiades de Jacques Audiard). Céline Sciamma revient avec Petite maman, qui a fortement ému les festivaliers virtuels de la dernière Berlinale. C'est le récit d'une petite fille qui n’a pas eu le temps de dire au revoir à sa grand-mère qui vient de mourir, et qui retourne dans la maison de celle-ci. En traversant la forêt, elle rencontre alors une autre petite fille, qui se trouve être sa mère au même âge.

Quand j’ai eu envie de réunir une mère et sa fille au même âge, je n’avais pas envie d’être soumise à toute l’ingénierie scénaristique que ça allait déployer. J’ai un goût pour l’absence d’explication car on peut complètement regarder le comportement, vivre la situation. L’enjeu du voyage dans le temps, c’est souvent revenir. Je voulais qu’il n’y ait pas d’angoisses autour de ça même si bien sûr, dans le présent du personnage, on peut douter avec lui de la permanence ou l’impermanence des choses. Mais ça s’apparente plus au rêve qu’au voyage, et il y a une zone de sécurité autour de ça et une possibilité simple de récit, qui permet de se poser les bonnes questions. La hauteur d’enfant, c’est prendre au sérieux toutes les situations.            
Céline Sciamma  

"Petite maman", de Céline Sciamma en salles le 2 juin
"Petite maman", de Céline Sciamma en salles le 2 juin Crédits : Pyramide Distribution - 2021

D’un film à l’autre, le cinéma de Céline Sciamma opère deux mouvements : celui de la grande ampleur, d’une certaine flamboyance dans la mise en scène, et celui de l’épure, d’une apparente modestie, d’une concision dans le geste, comme c'est le cas dans Petite Maman, auquel appartenait aussi son film Tomboy. La musique y est rare, l'émotion n'est jamais forcée, elle est souterraine et chemine vers les spectateur.ices. 

Ma référence, quand j’essaie de fabriquer des choses, c’est ce qu’on va ressentir. J’ai envie qu’on sente que c’est du cinéma, qu’on ait du plaisir à vivre les idées, non pas forcément à les voir, mais à les vivre, les sentir, être ému, d’être au cœur d’une idée, d’y participer, d’être contentant d’aller au bout de cette idée. (…) Je n’ai pas d’ambition d’austérité, ou de travailler sur des contrastes, mais j’ai l’envie de travailler sur des échos. C’est quelque chose qui grandit comme une vague. En se répétant, en se comprenant, ça mise sur une progression lente de montée en puissance discrète qui se fonde sur la musicalité, le rythme des scènes, comment elles se répondent. J’essaie qu’il y ait de la légèreté dans certaines absences, un peu comme dans les films de Tati. Le fait qu’il y ait peu de musique n’est finalement pas une volonté d’austérité, mais une célébration de sa pleine puissance.            
Céline Sciamma

"Petite Maman", de Céline Sciamma en salles le 2 juin 2021
"Petite Maman", de Céline Sciamma en salles le 2 juin 2021 Crédits : Pyramide Distribution - 2021

"What's up girls ?"

Notre seconde invitée, Nine Antico, fait avec Playlist ses premiers pas dans le long métrage, mais n’est pas pour autant une perdrix de l’année, puisqu’elle y prolonge un univers et des thématiques déjà largement explorés dans ses bandes dessinées, du Goût du paradis, qui l’a fait connaître, jusqu’à sa trilogie, parue chez Glénat, Girls Don’t Cry, Tonight et America, portraits de femmes libres et empêchées, et souvent empêtrées dans leurs paradoxes. Dans ce film, elle dresse le portrait de Sophie, anti-héroïne qui veut devenir dessinatrice. 

Un des plaisirs de Playlist, c’est que Nine Antico a choisi de filmer un milieu qu’on ne voit jamais au cinéma, celui de la bande dessinée, un milieu qu'elle connaît bien en tant qu'autrice, mais aussi parce qu'elle a travaillé en tant qu'attachée de presse, à ses débuts, pour la maison Cornélius. Mais la culture de l'image, Nine Antico l'a découverte avant tout par le cinéma. 

Il y a ce truc magique du dessin, qui renvoie beaucoup à l’enfance. J’ai voulu filmer ce grand flou artistique de ce que c’est qu’être dessinateur. Et ce n’est pas une satire. L’idée, c’est la quête d’une fille vers un milieu artistique dont le personnage n’a pas les codes, où les portes ne s’ouvrent pas. La bande dessinée que j’ai aimée, je l’ai découverte vers 20 ans, un monde s’ouvrait à moi à travers Daniel Clowes, Blutch, Ludovic Debeurme, ou encore Robert Crumb. Le cinéma est rentré dans ma vie bien avant, quand j’avais 16 ans, en piochant dans la collection VHS de mon père et j’ai eu un coup de poing en tombant sur "Un tramway nommé désir", d’Elia Kazan, par le vecteur de Marlon Brando, et mon autre coup de cœur, "La chatte sur un toit brûlant". J’ai plongé dans le cinéma en noir et blanc à ce moment-là.          
Nine Antico

"Playlist", de Nine Antico
"Playlist", de Nine Antico Crédits : Atelier de production - KMBO - 2021

Pour Céline Sciamma, le film de Nine Antico est "extrêmement rythmé, on y apprend beaucoup de choses, sur les femmes surtout, on y est joyeuse d’être en compagnie de ces personnages et surtout de ces actrices, de cette énergie de cinéma." Une joie que l'on ressent très fortement, au-delà des dialogues, et de son écriture, et qui vient de l'immense plaisir à faire ce film. 

Comme c’était ma première expérience de long métrage, je me suis dit que si j’écrivais, il fallait que j’aie très envie de mettre en scène chaque scène à 300% et de faire rentrer des comédien.nes que j’avais très envie de voir. Le duo Sara Forestier et Laetitia Dosch, c’était de l’or pour moi. J’ai filmé avec amour chaque rôle, et second rôle. J’ai été vigilante pour ne pas me casser la gueule.        
Nine Antico

Le journal du cinéma 

Sur vos écrans cette semaine :

Un biopic à l’américaine, signé Lee Daniels, Billie Holiday, une affaire d’Etat, qui fantasme un rien les ennuis qu’auraient eu Lady Day avec le FBI à cause de sa chanson Strange Fruits, sur les lynchages de Noir dans le Sud des Etats-Unis, mais qui révèle une formidable actrice, Andra Day. 

Une adaptation, par Benoit Jacquot, de Marguerite Duras, dont il fut l’assistant, c’est Suzanna Andler, film de chambre très maîtrisé avec Charlotte Gainsbourg et Niels Schneider. 

Un George Romero inédit de 1973 et qu’on croyait perdu, The Amusement Park, où le cinéaste de La Nuit des Morts-vivants jette un regard toujours aussi acide et politique sur les Etats-Unis, via un film de commande sur la terrible condition des personnes âgées aux Etats-Unis – le film fut refusé par ses commanditaires luthériens, on ne dira pas que ça nous surprend, tant le film est jubilatoirement terrifiant.

Les affres d’étudiants en théologie dans la Tchécoslovaquie communiste du début des années 1980, qui voyait l’Eglise catholique comme un ennemi intérieur à éradiquer, c’est Les Séminaristes, d’Iva Ostrochovsky, dans un noir et blanc et des cadres très composés au format 1:33 qui évoquent fortement Ida de Pawel Pawlikowski (les deux films partagent d’ailleurs la même coscénariste). 

Et puis une reprise, Juliette ou la clé des songes, de Marcel Carné, avec un Gérard Philippe passant sans solution de continuité du réel à l'imaginaire.

Rencontre avec Bernard Stora

Pour terminer ce journal du cinéma, un film qui n’a pas eu un très bon accueil dans la presse, mais excellent dans les salles, c’est le nouveau film de Bernard Stora, vétéran du cinéma, qui a commencé comme assistant réputé de Clouzot, Eustache, Verneuil, Melville, Rappeneau, Oury et même John Frankenheimer. Près de 20 ans après Un dérangement considérable, il revient avec Villa Caprice, jeu du chat et de la souris entre deux hommes de pouvoir, un avocat pénaliste ténor du barreau et un homme d’affaires en délicatesse avec la justice, soit Niels Arestrup et Patrick Bruel. Et surtout, brillant exercice de mise en scène, ou comment filmer de la parole comme de l’action. 

"Villa Caprice", de Bernard Stora en salles le 2 juin
"Villa Caprice", de Bernard Stora en salles le 2 juin Crédits : BAC Films - 2021

La chronique de Mathieu Macheret 

En fin d'émission, la chronique de Mathieu Macheret sur la rétrospective Hiroshi Shimizu, à voir à la Cinémathèque française jusqu'au 20 juin. Auteur de près de 163 films, tous réalisés entre de 1924 à 1959, celui qu’on surnommait "l’enfant sauvage du cinéma japonais", celui en qui Mizoguchi comme Ozu voyaient un "artiste touché par la grâce", et pourtant, il est peu dire que Hiroshi Shimizu est largement ignoré sur nos terres. La rétrospective de ses 51 films encore existants, à la Cinémathèque française, et sa reprise à la Maison de la Culture du Japon, réhabilitera-t-elle enfin l’œuvre de ce grand cinéaste moderne ? 

Extraits et musiques de films 

Intervenants
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