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Suliane Brahim dans le film "La Nuée", de Just Philippot en salles le 16 juin 2021

Serial killer, sauterelles anthropophages et autres mauvais genres

59 min
À retrouver dans l'émission

Quelque chose de nouveau est-il en train de se passer du côté du cinéma de genre français ? Plan large sur une renaissance avec les cinéastes Peter Dourountzis et Just Philippot, et les producteurs Thierry Lounas et Vincent Maraval.

Suliane Brahim dans le film "La Nuée", de Just Philippot en salles le 16 juin 2021
Suliane Brahim dans le film "La Nuée", de Just Philippot en salles le 16 juin 2021 Crédits : Capricci Production - The Jokers Films - Arte France - 2020

Une question revient à chaque fois qu’un film fantastique français rencontre un succès public et /ou critique (les deux n’allant pas toujours de pair, loin s’en faut) : le cinéma fantastique français, et plus particulièrement horrifique, serait-il enfin en train de renaître, voire de naître tout court ? Jusqu’à présent, ça n’a jamais pris, le soufflé est toujours retombé. Les causes sont nombreuses, mais une des principales est sans doute la longue incapacité, dans la patrie pourtant de Georges Méliès et de Jean Cocteau, de Georges Franju et de Jean Rollin, d’inventer de façon pérenne des formes de l’angoisse spécifiquement françaises, susceptibles de réconcilier, soyons schématiques, le public des multiplexes et celui des salles art et essai, les amateurs de films de genre et ceux de films d’auteur, si tant est qu’il faille encore faire la différence. Outre-Atlantique, des George Romero, John Carpenter, David Cronenberg et tant d’autres ont montré depuis longtemps qu’on pouvait être les deux.

Quelque chose de nouveau, cinq ans après Grave, le film très gore de Julia Decournau, semble pourtant enfin se jouer dans le cinéma français : en témoignent les films de nos deux invités, qui chacuns, à leur façon, réinventent leur genre par le naturalisme, à moins que ce ne soit le contraire. Deux films très conscients de leur époque, Vaurien et La Nuée, que nous évoquons avec leurs auteurs respectifs, Peter Dourountzis et Just Philippot. A leurs côtés, les producteurs et distributeurs Thierry Lounas et Vincent Maraval, pour nous parler de la création de Wild West, dont le film La Nuée est à l'origine. 

Réinventer le genre 

Peter Dourountzis a un parcours singulier, puisqu'avant de se lancer dans le cinéma et la réalisation, il a travaillé près de 15 ans au SAMU Social. Son premier long-métrage, Vaurien, s'est nourri de ce qu'il a vécu durant toutes ses années d'engagement, l'histoire d'un serial killer (interprété par Pierre Deladonchamps), où l'on ne voit pas les meurtres "pour ne garder que l'ordinaire" selon le cinéaste. Un film qui oscille constamment entre le film noir et le polar, le thriller et la chronique sociale. 

Le genre, c'est la porte d'entrée pour que les gens aient envie de voir le film. Une fois que le spectateur est installé, il doit être surpris, il faut qu'il puisse aller dans des chemins qu'il n'aurait pas explorés seul. C'est mon plaisir de ne pas l'ennuyer et de ne pas servir ce qu'il connaît par cœur. Parce que je pense que quand on va voir un film de genre au cinéma, on y va car on y est très confortable. Et le piège, c'est de ne faire que ça, de ne pas proposer autre chose pour le renouveler. Moi j'essaie de le renouveler par le réalisme, la comédie, de la chronique sociale, je mets un peu de vie. Tout l'intérêt du film, ce sont les seconds rôles qui vont défiler, et venir colorer le genre de mille autres genres.
Peter Dourountzis

Pierre Deladonchamps dans "Vaurien", de Peter Dourountzis en salles le 9 juin
Pierre Deladonchamps dans "Vaurien", de Peter Dourountzis en salles le 9 juin Crédits : Rezo Films - 2021

Prix du public et de la critique au Festival de Gérardmer, La Nuée raconte l'histoire d'une éleveuse de sauterelles (interprétée brillamment par Suliane Brahim de la Comédie-Française) destinées à être réduites en farine animale, et qui se saigne aux quatre veines, littéralement, pour faire fonctionner son exploitation. Just Philippot s'est emparé du scénario écrit par Jérôme Genevray et Franck Victor dans lequel il a trouvé "un formidable climat de salle de cinéma", pour en faire un film à la croisée de Petit paysan, de Hubert Charuel et du Alien de Ridley Scott. Doté d'une dimension sonore extrêmement prégnante et subtile, La Nuée est un film physique et sensoriel, à quoi s'ajoute l’apport indispensable effectué par Antoine Moulineau aux effets spéciaux numériques.

J'ai vu à travers ce scénario un formidable climat qui allait me permettre de jouer sur les moments où on pouvait voir ces nuées de sauterelles. J'étais très emballé à l'idée d'affronter et de créer ces monstres. Il a fallu composer et créer des choses avec les équipes techniques, inventer les insectes, leurs mouvements. Il fallait trouver le bon design sonore, avec une recherche naturelle, comment trouver cette puissance et la densifier, en trouvant un bon équilibre. On a cherché à faire vivre cette masse et à la déplacer. J'ai eu envie de changer la nature du monstre, de me concentrer sur cette mère courage et d'en faire un monstre d'aujourd'hui qui nous ressemble.              
Just Philippot

Le genre dont on parle depuis le début, il faut voir la maturité qui est associée. Il y a 20 ans, la dimension sociale serait passée à la trappe. Le social fait qu'on s'accapare complètement un sujet, que le genre vient vraiment structurer un message social, une vision du monde. On a l'impression que "Petit Paysan" a passé le relais à "La Nuée", et que Just Philippot est allé plus loin dans le fantastique. On sent qu'il y a regard sur ce qui a été fait, et qu'il y a un espoir sur ce qui pourrait se faire après.              
Peter Dourountzis

Wild West, label d'un nouveau genre

La Nuée a notamment pu voir le jour grâce aux résidences "Sofilm de genre" initiées en 2016 par Thierry Lounas, directeur de la société Capricci, qui permettent de décentraliser la production, et redessinent une manière de faire du cinéma en France, à l'encontre de la mythologie sacro-sainte de l'Auteur avec un grand A. 

C'était moins une envie qu'une nécessité par rapport au genre en France. C’est un sport d'équipe. Il y avait l'envie de revenir à l'origine de la politique des auteurs, à savoir un cinéaste qui n'a pas forcément écrit le scénario, qui n'est pas forcément monteur non plus. Donc on propose des scénarios à des cinéastes qui ne les ont pas écrits, comme pour "La Nuée", et on permet à des écrivain.es et scénaristes d'aller plus loin dans leur imagination, sans la charge mentale de la réalisation.        
Thierry Lounas  

"La Nuée", de Just Philippot en salles le 16 juin 2021
"La Nuée", de Just Philippot en salles le 16 juin 2021 Crédits : Capricci - The Jokers - 2021

Les producteur, distributeur et vendeur à l’international de La Nuée, Thierry Lounas et Vincent Maraval, nous présentent leur nouveau label, annoncé ce mercredi 9 juin : Wild West, qui ambitionne de produire, depuis Bordeaux et Bayonne, pas moins d’une douzaine par an de films et séries fantastiques, d’horreur ou encore de science-fiction.

"Grave" a changé le regard de la société française sur le film de genre. Il a permis à l'industrie française de considérer le cinéma de genre plus sérieusement. Il y a une révolution qui est en marche, dans la production française et mondiale, qui est l'arrivée des streamers, les plateformes. Ils sont arrivés pour combler ce trou et récupérer ce jeune public qu'on a laissé de côté. Les streamers aujourd'hui participent au financement du cinéma français et vont nous aider à faire plus de cinéma de genre, mieux le financer car il correspondra à leur public. L'arrivée des nouvelles sources de financement est une bonne nouvelle pour le cinéma de genre.  
Vincent Maraval

"Incarnation", premier long-métrage de Maël Le Mée, une co-production de Wild West et Bobi Lux
"Incarnation", premier long-métrage de Maël Le Mée, une co-production de Wild West et Bobi Lux Crédits : Capricci Films

Le journal du cinéma : sur les écrans cette semaine 

Le film aux trois Oscars, meilleur film, meilleure réalisatrice et meilleure actrice, après le Lion d’Or à Venise, le très unanimiste Nomadland, de Chloé Zhao, ou comment romantiser à l’extrême, en en évacuant toute dimension politique, le nouveau mode de vie nomade imposé aux perdants de la crise économique aux Etats-Unis, pour en faire des incarnations de l’éternel esprit pionnier, comme quoi le mythe a toujours la vie dure !

Un poète des Appalaches, dans un coin des Etats-Unis méprisé de tous temps, et encore plus sinistré depuis que les mines de charbon y ont fermé, The Last Hillbilly, le beau et mélancolique documentaire de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe. 

Un père palestinien dont la famille est littéralement coupée en deux par le mur de séparation, et qui doit accomplir une véritable odyssée pour parcourir les quelques mètres qui les séparent, c’est précisément 200 mètres, le premier film d’Ameen Nayfeh.

Une belle surprise, les amours compliquées et très touchantes d’un vieux chauffeur de taxi et d’un veuf retraité, c’est Un printemps à Hongkong, de Ray Yeung.

Enfin, un retour aux Etats-Unis avec 17 blocks, de David Rothbart, soit le nombre de pâtés de maison qui séparent le Capitole à Washington de la demeure d’une famille d’Afro-américains qu’il a filmés pendant 20 ans, leur confiant même parfois la caméra, et c'est le premier film soutenu par le nouveau Label Oh My Doc, lancé par France Culture, La Cinémathèque du documentaire, Les Ecrans, Mediapart et Tënk, pour contribuer à la visibilité des documentaires d’auteurs et permettre à ces films de trouver leur public. 

Rencontre avec le cinéaste Mamadou Dia

Un film à ne pas rater, encore, en cette riche semaine, c’est Le Père de Nafi, du Sénégalais Mamadou Dia, un premier long-métrage, Léopard d’Or et prix du meilleur premier long métrage au Festival de Locarno en 2019. Un film de politique-fiction, en quelque sorte, qui imagine un petit village sous la coupe d’islamistes plus ou moins modérés, avec au centre d’une bataille entre deux imams, leurs enfants, les jeunes Nafi et Tokara, à qui on destine un mariage, alors qu’ils ne rêvent que d’une chose, quitter ce territoire, pour aller étudier à Dakar, et vivre leur jeunesse pleinement et librement. Mamadou Dia signe un premier film haletant, qui flirte avec le polar, le western et la tragédie, et qui au-delà de la montée de l’extrémisme, et des mécanismes communautaires, pose la question de la liberté, sans jamais juger ses personnages.

"Le Père de Nafi", est le premier long-métrage du cinéaste sénégalais Mamadou Dia
"Le Père de Nafi", est le premier long-métrage du cinéaste sénégalais Mamadou Dia Crédits : JHR Films - 2021

La chronique de Sophie-Catherine Gallet : du côté de la Lettonie 

En fin d'émission, Sophie-Catherine Gallet nous parle d'un cinéma encore méconnu, le cinéma letton. Alors qu'elle se trouve en Lettonie, Sophie-Catherine Gallet évoque pour nous une filmographie axée particulièrement sur le documentaire, l'histoire de ce cinéma, et son présent. 

La majeure partie de la production du cinéma letton s’est construite lorsque la Lettonie faisait partie de l’URSS ; une longue période complexe et fluctuante en terme de production mais surtout globalement dominée par une forte censure, dont Les Quatre Chemises Blanches, de Roland Kalnins a notamment fait les frais en 1967. En parallèle à cette fiction au réalisme poétique, se développe un mouvement qu’on appellera a posteriori le "documentaire poétique" dont l’un des principaux réalisateurs est Herz Franck. A la jonction entre l’écroulement de l’URSS et le début d’une nouvelle ère se situe aujourd'hui la réalisatrice Laila Pakalniņa et le cinéaste Davis Simanis. (Un grand nombre de films lettons sont en accès libre sur la chaîne Vimeo Baltic Modernist Cinema)

Extrait du film "Les quatre chemises blanches", de Rolands Kalnins réalisé en 1967
Extrait du film "Les quatre chemises blanches", de Rolands Kalnins réalisé en 1967 Crédits : Locomotive Productions - NATIONAL FILM CENTRE OF LATVIA - LETTONIE

Extraits et musiques de films

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