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Tristan Corbière en uniforme de lycéen vers 1862

Épitaphe, un poème de Tristan Corbière

3 min
À retrouver dans l'émission

Tristan Corbière appartient à cette nouvelle génération de poètes "maudits", qui, sur les cendres romantiques et parnassiennes, font le constat d'une "crise de vers", selon le mot de Mallarmé. Dissonant et ironique, "Les Amours jaunes" est l'unique recueil du poète français, publié en 1873.

Tristan Corbière en uniforme de lycéen vers 1862
Tristan Corbière en uniforme de lycéen vers 1862 Crédits : Wikimedia Commons

Poème : "Épitaphe", de Tristan Corbière, extrait du recueil Les Amours jaunes (1873). 

Lecture : Michel Favory de la Comédie-Française. 

Il se tua d’ardeur, ou mourut de paresse.
S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :

Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. —

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. — Mais ne sachant où ;
De l’or, — mais avec pas le sou ;
Des nerfs, — sans nerf. Vigueur sans force ;
De l’élan, — avec une entorse ;
De l’âme, — et pas de violon ;
De l’amour, — mais pire étalon.
Trop de noms pour avoir un nom. —

Coureur d’idéal, — sans idée ;
Rime riche, — et jamais rimée ;
Sans avoir été, — revenu ;
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, — à l’envers,
Philosophe, — à tort à travers.

Un drôle sérieux, — pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre : il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête ! — mais pas de tête ;
Trop fou pour savoir être bête ;
Prenant pour un trait le mot très.
Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare — et de pacotille ;
Très mâle … et quelquefois très fille ;
Capable de tout, — bon à rien ;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l’enfant
Du Testament, — sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, — mais blême ;
Incompris… — surtout de lui-même ;
Il pleura, chanta juste faux ;
Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu'un, ni quelque chose
Son naturel était la pose. 

Pas poseur, - posant pour l'unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant à rien, croyant à tout.
- Son goût était dans le dégoût. 

Trop crû, - parce qu'il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu'à lui,
Il s'amusa de son ennui,
Jusqu'à s'en réveiller la nuit.
Flâneur au large, - à la dérive,
Épave qui jamais n'arrive...

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L'esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s'attendant vivre
Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît, - cœur sans cœur, mal planté,
Trop réussi - comme raté. 

Les poètes maudits 

C'est Poètes Absolus qu'il fallait dire pour rester dans le calme, mais, outre que le calme n'est guère de mise en ces temps-ci, notre titre a cela pour lui qu'il répond juste à notre haine et, nous en sommes sûr, à celle des survivants d'entre les Tout-Puissants en question, pour le vulgaire des lecteurs d'élite - une rude phalange qui nous la rend bien.  
Absolus par l'imagination, absolus dans l'expression, absolus comme les Rey netos des meilleurs siècles.  
Mais maudits ! Jugez-en.  
Paul Verlaine dans son avant-propos au recueil "Les Poètes maudits" paru pour la première fois en 1884.

Plongée dans le Parnasse français, avec un programme composé dans la famille réunie en 1888 dans un recueil, par Paul Verlaine, les fameux "poètes maudits". Ils sont au nombre de six, et Paul Verlaine propose de longues notices pour chacun d’entre eux. A l'époque ils sont presque inconnus, les poèmes de Rimbaud ne sont quasiment pas édités, par exemple.

Le recueil des Poètes maudits est publié dans les œuvres complètes de Paul Verlaine aux éditions de la Pléiade.

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