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Peut-on considérer au sein de notre culture occidentale que blasphémer la religion soit devenu un délit ?

Le blasphème, de l'Antiquité à la Révolution française

29 min
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Une marque au fer, une amputation de la langue, voire une condamnation à mort, on a longtemps châtié l’incontinence du langage. En effet, si le blasphémateur met en danger l’ordre divin, il menace aussi ses représentants, à savoir les monarques. Mais sait-on au juste en quoi consiste le blasphème ?

Peut-on considérer au sein de notre culture occidentale que blasphémer la religion soit devenu un délit ?
Peut-on considérer au sein de notre culture occidentale que blasphémer la religion soit devenu un délit ? Crédits : Getty

Notre culture occidentale est violemment traversée depuis quelques années par l'idée que blasphémer la religion soit pour certains, un délit. Mais une culture séculaire où la religion est considérée comme une croyance privée – certains disent même une "fiction" - peut-elle admettre que le blasphème soit autre chose qu’une déplaisante moquerie, un sarcasme de mauvais goût, une caricature, mais en aucun cas un délit ? Tout le monde se souvient des polémiques suscitées par la version de La Marseillaise de Gainsbourg, le film "Je vous salue Marie" de Jean-Luc Godard, ou la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie. Aujourd’hui la question du blasphème est devenu un enjeu fondamental pour apprécier le degré de laïcisation de nos sociétés.

Pour retracer l'histoire de cette notion complexe, Monique Canto-Sperber s’entretient avec l’historien Alain Cabantous. Il est professeur d'histoire moderne à l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et auteur de Une histoire Du blasphème en Occident (Albin Michel, 1998).

Le blasphème dans l'Antiquité

Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain.

Monique Canto-Sperber : Si tel est le deuxième commandement de la Bible, sait-on de quand datent les premières attestations de la notion de blasphème ?

Alain Cabantous : Dans la civilisation grecque, le blasphème était poursuivi comme un outrage, adressé soit à des dieux soit à des individus. Mais c'est dans la civilisation judéo-chrétienne qu'il a pris une place considérable à travers l'énoncé de ce 2e commandement, même si l'expression "en vain" pose de vastes problèmes d’interprétation. 

Le blasphème au Moyen Age

Sait-on comment le Moyen Age définissait le blasphème ? Comment le distinguer de l’imprécation, du juron, de la malédiction ?

Alain Cabantous : C'est en effet très difficile parce le blasphème ne se définit pas par son contenu mais par une opération de jugement. Un groupe de personnes va juger que l’on a proféré des paroles "qui attribuent à Dieu ce qu’il n’est pas". Telle est la définition des théologiens chrétiens, affinée par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Le blasphème se limite à une insulte faite à Dieu mais il s’inscrit dans un régime de croyance partagé. Le blasphémateur est quelqu’un qui croit, par définition un athée ne peut pas blasphémer. Il faut que le blasphémateur et celui qui s’estime victime du blasphème se réfèrent à une sacralité partagée. Dans la législation anti-blasphématoire édictée par Saint Louis, existait une gradation de la punition. Et le pouvoir fait l’hypothèse que ce code est connu de tous. Même si l'on sait, au XIIIe siècle comme bien plus tard, que l’immense majorité de la population vivait dans une parfaite ignorance des décisions monarchiques.

Le blasphème à l'époque moderne

La période moderne voit la plupart des pays d’Europe se saisir de ce délit parce le blasphémateur met en danger l’ordre divin mais aussi les représentants de cet ordre divin, les monarques. Il est considéré comme celui qui trouble l’ordre social, ce que l’on appelle "l’ordre public" depuis la Révolution française. Alain Cabantous revient sur les raisons de cette évolution.

Alain Cabantous : Parce que la vengeance de Dieu peut s’abattre non seulement sur le blasphémateur par des punitions qui sont en général exemplaires ou extraordinaires – comme par exemple le foudroyer sur place - mais sur l’ensemble de la population du royaume. Ce n’est donc pas un hasard si très souvent la législation sur le blasphème est renforcée après des catastrophes, des épidémies, des défaites militaires, et cela en France, en Angleterre ou à Venise. Lorsqu’un nouveau souverain monte sur le trône, il réitère la législation anti-blasphématoire, parce que c’est une manière pour lui d’asseoir sa souveraineté, de montrer qu’il est le représentant d’un ordre social, politique et religieux.

Monique Canto-Sperber : La période des guerres de religion, voit la lutte contre le blasphème s'intensifier. Pourquoi ?

Alain Cabantous : En effet, entre protestants et catholiques, le blasphème va représenter une forme d’identité confessionnelle. Comme par exemple quand les protestants remettent en cause le dogme de l’Immaculée conception. Le blasphémateur c’est celui qui transgresse la frontière entre le profane et le sacré, celui qui a fait preuve d’une familiarité avec Dieu impossible à supporter. C’est aussi la volonté d’épurer le langage, de discipliner les mots. Ces phénomènes entraînent une attention plus marquée pour le blasphème et le blasphémateur. On voit dans les sources historiques les affaires de blasphèmes se multiplier, ce qui ne veut pas dire qu’il y en a davantage mais que la puissance publique s’y intéresse davantage.

1766. Le dernier condamné à mort pour blasphème

En 1766, le jeune Chevalier de la Barre est atrocement mutilé puis exécuté sur décision du Parlement de Paris, pour un blasphème commis l'année précédente à Abbeville. Alain Cabantous retrace cette histoire

Alain Cabantous : Le Chevalier de la Barre s'est rendu en 1765 dans la région d’Abbeville pour y rendre visite à un membre de sa famille qui exerçait la fonction de mère supérieure d'un couvent. Au cours de son séjour, et en compagnie d'autres jeunes gens de la ville, il fait preuve d’une certaine irrévérence à l'égard de la religion, refuse de saluer le Saint-Sacrement ou de s’agenouiller devant une procession. Lorsque les autorités découvrent que le crucifix ornant l’un des ponts de la ville a été mutilé, les jeunes gens en sont tenus pour responsables. Le malheureux Chevalier de la Barre a été pris, au plan local, dans un inextricable nœud de conflits d’intérêts, de luttes de pouvoir entre différentes familles de la ville. D'autre part, dans contexte politique extrêmement défavorable puisque, quand son affaire passe devant le Parlement de Paris en 1766, celui-ci, après une période de conflits avec le roi, cherche désormais à lui donner des gages de sa loyauté. Ainsi, on peut dire que le Chevalier de la Barre a surtout victime de l’appareil d’Etat, parce qu'au même moment, dans d’autres endroits, d’autres affaires de profanation sont recensées qui n’ont jamais donné lieu à une sentence du même genre.

La Révolution française et le blasphème

La Révolution française va abolir le crime de "lèse-majesté divine", comme le crime de "lèse-majesté royale". Alain Cabantous

Intervenants
  • Historien, professeur émérite d'histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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