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Il faut distinguer le patient 0 « absolu », qui serait le tout premier cas humain avéré à l'origine de l'épidémie du patient 0 relatif, ou local, à savoir la première entrée de la maladie sur un territoire donné.

La difficile traque du patient zéro

4 min

Sciences |Nicolas Martin revient aujourd'hui sur la quête du patient 0.

Il faut distinguer le patient 0 « absolu », qui serait le tout premier cas humain avéré à l'origine de l'épidémie du patient 0 relatif, ou local, à savoir la première entrée de la maladie sur un territoire donné.
Il faut distinguer le patient 0 « absolu », qui serait le tout premier cas humain avéré à l'origine de l'épidémie du patient 0 relatif, ou local, à savoir la première entrée de la maladie sur un territoire donné. Crédits : gremlin - Getty

L'idée de faire remonter une épidémie à la toute première infection, la personne de qui tout serait parti – un peu à la manière dont le racontent de très nombreux films ou romans de pandémie qui font remonter le début de la première contamination à une seule et unique personne - est sans doute très séduisant, mais vraisemblablement assez éloigné de la réalité.

Il faut distinguer deux choses : le patient 0 « absolu », qui serait le tout premier cas humain avéré à l'origine de l'épidémie et le patient 0 relatif, ou local, à savoir la première entrée de la maladie sur un territoire donné. Dans un cas comme dans l'autre, vous allez voir que c'est assez compliqué et certainement pas tout à fait juste de penser la propagation épidémique de façon aussi ciblée.

En Chine, les médias ont désigné dans un premier temps une vendeuse de poissons du marché de Wuhan, qui a développé les premiers signes de Covid dès le 10 décembre, avant d'être hospitalisée le 16. Cinq jours plus tard, le 21 décembre, trois douzaines de cas étaient signalés. Pour autant, une étude publiée dans The Lancet, indique que le premier cas confirmé de Covid remonterait au 1er décembre, chez un homme âgé souffrant de la maladie d'Alzheimer.

Or on voit bien la difficulté de chercher à isoler la première personne touchée : non seulement il est très vraisemblable que le virus soit passé à plusieurs reprises de l'animal à l'homme avant de se fixer, et de débuter des chaînes de contamination. Et par ailleurs, la recherche du premier malade laisse totalement de côté les personnes asymptomatiques, ou paucisymptomatiques qui ont certainement joué un rôle dans la dispersion initiale du virus. 

Des études phylodynamiques – c'est à dire qui analysent l'histoire phylogénétique du virus, et de ses diverses mutations, permettent de dessiner un arbre de propagation en fonction des différents isolats et donc de remonter dans le temps jusqu'à ce qui serait l'apparition probable du virus, un peu à la manière d'un film dont il manquerait les toutes premières images mais dont on pourrait supposer le début grâce à très grands nombres de clichés de la fin. On remonte le film en arrière et on infère ce qu'il se passait au tout début. 

En utilisant cette technique d'horodatage génétique, une équipe de l'Imperial College de Londres, fait remonter l'ancêtre commun du virus au 5 décembre, avec une marge d'incertitude qui varie entre le 6 novembre et le 13 décembre. Une autre modélisation d'un chercheur de l'université d'Edimbourg envisage une arrivée chez l'homme entre le 27 août et le 19 décembre, avec une plus forte probabilité autour du 17 novembre soit bien avant les premiers diagnostics officiels de la maladie.

Pour la France, une étude récente fait remonter le premier cas un mois avant l'annonce officielle des premiers malades. Officiellement, en France, les trois premiers cas de contamination ont été recensés le 24 janvier, un à Bordeaux et 2 à Paris, de trois personnes qui avaient séjourné à Wuhan. 

Mais un article récent, publié le 3 Mai dans l'International Journal of Antimicrobial Agents, a identifié un cas d'infection dès le 27 décembre, à Bondy. C'est l'équipe d'Yves Cohen, chef de service de la réanimation à l'hôpital Jean-Verdier à Bondy qui est à l'origine de cette étude, et que nous avons contacté. Le point de départ de cette recherche est la supposition que la maladie circulait en Chine avant les premiers cas officiellement recensés début décembre. Yves Cohen a donc analysé rétrospectivement les cas de pneumonie suspects dès le 2 décembre. Ils ont retesté PCR plusieurs patients, et un cas s'est révélé positif.

Il s'agit d'une homme de 42 ans, qui a été brièvement hospitalisé suite à une toux teintée de sang et de maux de têtes. Les scanners montrent bien des lésions pulmonaires très caractéristiques de la Covid, avec un aspect de « verre dépoli ». Cet homme a transmis la maladie à ses deux enfants, mais pas à son épouse. 

Néanmoins, il n'est pas évident que ce cas là soit le « patient 0 » français notamment parce que les recherches phylodynamiques montrent que si une variante particulière du virus est très largement représentée sur le territoire français, « le clade G », il existe entre les différentes souches des différences suffisamment marquées pour penser que ce clade a été « nourri » par plusieurs variants introduits progressivement. Il n'y aurait donc, une fois de plus, pas UN patient, mais « des » patients 0 qui ont contribué à la propagation du virus sur notre territoire.

Ces recherches nous disent plusieurs choses : tout d'abord, et c'est peut être la plus importante, que si le virus est bien apparu plus tôt – en France comme dans d'autres pays qui font le même constat, les Etats-Unis, l'Italie et j'en passe, eh bien cela conduit à revoir, à la baisse, les modèles de propagation et de contagiosité. Si le virus est là depuis plus longtemps, c'est donc qu'il se diffuse moins rapidement que ce que laissent penser les modèles qui se basent sur des dates ultérieures.

Ensuite, pour tordre un peu plus le cou au mythe du patient 0, que dans les tout premiers temps de circulation d'un pathogène à l'inverse de l'image de la contagion immédiatement exponentielle quand très peu de gens sont infectés, le hasard joue un très grand rôle et les extinctions spontanées de l'épidémie, ou des bras de circulation du virus, sont certainement assez courantes.

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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