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Luc Montagnier

Virus créé en laboratoire : les théories fumeuses de Luc Montagnier

6 min

Chaque jour, Nicolas Martin, producteur de la Méthode Scientifique, fait un point sur l'avancée de la recherche sur le coronavirus. Il revient aujourd'hui sur les théories de Luc Montagnier qui affirme que la Covid-19 a été créée en laboratoire.

Luc Montagnier
Luc Montagnier Crédits : Alain DENANTES - Getty

Comme quoi le Prix Nobel n'est pas un gage de sérieux scientifique au long cours. D'ailleurs, à nouvelle maladie, il y a un nouveau mot pour décrire ces prises de positions qui échappent aux connaissances de la personne émettrice :  il s'agit de l'ultracrépidarianisme, formé sur la locution latine « sutor, ne supra crepidam » qui signifie « cordonnier, pas plus haut que la chaussure » - tendance que le réseau social Twitter a porté à son paroxysme.

Pour revenir à l'ultracrépidarianisme de Luc Montagnier, ce n'est pas sa première prise de position hors de son champ de compétence, puisque ses propos ont été à plusieurs reprises vertement critiqués par la communauté scientifique, qu'il s'agisse de ses positions anti-vaccins aux côtés d'Henri Joyeux, de ses déclarations sur le SIDA qui pourrait être évité chez les populations africaines si elles avaient une meilleure alimentation, ou encore, pour avoir défendu la théorie de la mémoire de l'eau de Jacques Benveniste, dont on sait qu'il s'agit d'une fraude scientifique.

Si ces prises de position passées sont un argument qui joue très fortement contre Luc Montagnier, reprenons néanmoins dans le détail la nature de ses critiques pour montrer qu'elles relèvent du délire conspirationniste et du biais d'autorité.

La théorie du virus créé en laboratoire pour lutter contre le SIDA

Premier point : le SARS-CoV2 serait une création humaine en laboratoire, un virus modifié pour lutter contre le SIDA. S'il y a une chose qui ne fait absolument aucun débat aujourd'hui, c'est qu'il est impossible que le SARS-CoV2 soit de facture humaine.

Pourquoi cette théorie ? Au départ, à cause de la pré-publication d'une étude de deux chercheurs indiens, sur le site BioRxiv le 31 janvier, qui trouvent 4 insertions d'acides-aminés dans le génome du SARS-CoV2, qui seraient exactement similaires à des séquences que l'on retrouve dans le VIH. De quoi s'agit-il exactement ? Des petites séquences de nucléotides – les bases de l'ARN, que l'on retrouve, dans le même ordre, dans les deux types de virus. Des études plus poussées ont abouti à cette observation. Il y a en effet 166 fragments, entre 11 et 29 nucléotides, en commun entre le SARS-CoV2 et le VIH – dont seulement 79% sont identiques.

Troublant ? Pas du tout. Le VIH compte 9000 nucléotides. Le SARS-CoV2 30 000. L'ARN a 4 nucléotides différents qui se répètent – AGCU – pour former des gènes. Le fait de retrouver de si petites séquences similaires entre les deux espèces virus est purement et simplement le fruit du hasard. Imaginez un alphabet de SEULEMENT 4 lettres, et comparez deux livres, un de 90 pages, et un de 300 pages. Statistiquement, vous allez retrouver des séquences courtes similaires entre ces deux livres. C'est un peu comme dire que Proust a copié Flaubert parce qu'on retrouve les mots « chat », « église » et « incroyable » dans leurs romans. Par ailleurs, on retrouve ce type de séquences similaires avec n'importe quel autre virus, notamment le SARS-CoV1 qui en compte encore plus que le CoV2.

Il faut préciser que si la pré-publication des chercheurs indiens a été retirée, ce n'est pas par « pression » comme le dit Luc Montagnier, mais parce qu'elle a fait l'objet de tant de critiques scientifiques que les auteurs eux-mêmes ont convenu que leur interprétation était abusive.

La théorie du virus échappé d'un laboratoire

Après tout, pourquoi pas ? Le virus aurait-pu être étudié, une mauvaise manip et hop, un scientifique se contamine, et l'histoire suit son cours, comme dans le roman « Le Fléau » de Stephen King.

Si personne n'est en mesure d'écarter à 100% cette option, il n'en reste pas moins qu'en l'état actuel de nos connaissances, elle procède plus de la fiction que de la réalité. Pourquoi ? Tout d'abord, parce que les études phylogénétiques – l'histoire génétique du virus, pointent toutes dans la même direction : le virus est présent avec un taux de similitudes à 96% chez la chauve-souris et une autre forme du virus, qui diffère un peu plus, mais avec une protéine de surface extrêmement proche, à 99%, de celle qui infecte l'être humain, est présente chez le pangolin. Ces deux constats conduisent à la théorie selon laquelle le SARS-CoV2 serait de fait un mélange de ces deux souches : de la souche chauve-souris qui aurait acquis en quelques sortes le « bon » récepteur pour pouvoir infecter l'humain, chez le pangolin.

Or, le contact entre les deux espèces – qui ne vivent pas dans les mêmes régions, rappelons que le pangolin en question est principalement issu du trafic d'espèces sauvages – a été rendu possible, et à de façon répétée, sur les marchés d'animaux sauvages, dont celui de Wuhan d'où proviennent deux tiers des cas de la première vague de contamination, et où ces animaux sont en contact très étroits entre eux, et avec l'être humain.

Ensuite, il faut sortir du fantasme du patient 0. Dans ces milieux exigus où tant d'espèces se côtoient, le virus a certainement dû passer plusieurs fois d'une espèce à l'autre, et à l'homme, avant d'acquérir sa forme hybride qui est celle que nous connaissons aujourd'hui. Et il est tout à fait envisageable que des formes bénignes du virus se soient transmises d'humain à humain avant, une fois de plus, que la forme actuelle soit sélectionnée et finisse par se propager. Tous les mécanismes d'évolution naturelle virale pointent dans cette direction.

Ensuite, rien ne permet d'écarter pour l'heure l'idée selon laquelle ce virus « naturel » ait échappé aux multiples strates de surveillance et de protection d'un laboratoire P4 de haute sécurité. Même si cela reste très  improbable, et que rien aujourd'hui ne pointe dans cette direction spécifique. Ce qui est certain, c'est qu'il est impossible de l'affirmer sur la base des connaissances dont nous disposons. Et que de façon générale, dans le contexte de diffusion frénétique des informations que nous connaissons aujourd'hui, toute personne qui crie haut et fort qu'elle détient une vérité contre le reste de la communauté scientifique est à prendre avec beaucoup plus de précaution que le doute épistémique salutaire auquel nous appelle l'évolution des recherches scientifiques, pourtant très rapides, à propos de cette épidémie. 

Nicolas Martin et l'équipe de La Méthode scientifique

Un grand merci pour leurs éclairages à Olivier Gascuel, Directeur du département Biologie computationnelle et de l'unité de Bioinformatique évolutive de l'Institut Pasteur, membre de l’Académie des sciences et à Alexandre Hassanin, Maître de conférence en biologie de l’évolution, au MNHN, Département Origines et Evolution, à l'Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité.

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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