LE DIRECT
En France, l'écart d'espérance de vie entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvre est l'un des plus élevés d'Europe, avec un écart de 13 ans.

La COVID-19, une maladie de pauvres ?

4 min

Sciences |Chaque jour, Nicolas Martin, producteur de la Méthode Scientifique, fait un point sur l'avancée de la recherche sur le coronavirus. Il revient aujourd'hui sur les inégalités sociales en santé provoquées par l'épidémie.

En France, l'écart d'espérance de vie entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvre est l'un des plus élevés d'Europe, avec un écart de 13 ans.
En France, l'écart d'espérance de vie entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvre est l'un des plus élevés d'Europe, avec un écart de 13 ans. Crédits : stef niKo / Flickr

Plusieurs indices sociologiques et épidémiologiques vont dans le sens d’une maladie de pauvres. C'est le sujet d'étude de l'épidémiologie sociale. Les quartiers populaires, les populations du bas de l'échelle sociale payeraient un plus lourd tribut que les classes supérieures. On parle d'ailleurs de l'épidémie comme un processus biosocial.

Il faut prendre énormément de précautions sur ces analyses, pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que les données dont on dispose sont très fragmentaires en France où il est interdit de collecter des informations notamment sur l'origine ethnique ou sociale des patients, ou de façon très parcellaire. Cyrille Delpierre, chargé de recherche Inserm en épidémiologie sociale à l'Université de Toulouse 3, parle même d'un total angle mort dans la collecte d'informations. Mais de nombreux indices concordants, en France et à l'étranger, rendent cette hypothèse malgré tout assez solide, comme je vais tâcher de vous l'expliquer.

A vrai dire, ce n'est pas une grande nouveauté, sociologiquement, on sait que les inégalités sociales se répercutent très fortement dans le domaine de la santé, et en France un peu plus qu'ailleurs. Nous sommes le pays où l'écart d'espérance de vie entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvres est l'un des plus élevé d'Europe, avec un écart de 13 ans.

Par ailleurs, on sait également que le niveau de revenus définit le niveau d'exposition à la maladie. Et ce pour plusieurs raisons : tout d'abord, l'accès aux soins, moins régulier, donc avec moins de possibilités de dépistage. Ensuite, il a été montré que grandir dans un milieu défavorisé accentue l'exposition au stress, et cela a un impact sur la réponse immunitaire inflammatoire, nettement plus sollicitée. Or dans la seconde phase de la maladie, la fameuse « tempête de cytokines », c'est précisément cette réponse inflammatoire qui se dérègle. Les épidémiologistes estiment qu'il y a là un lien, certes hypothétique, mais possible.

Par ailleurs, il est également démontré que les risques de comorbidités sont nettement plus élevés dans les milieux défavorisés : diabète, obésité, hypertension artérielle, autant de facteurs dont on sait qu'ils sont aggravants pour la Covid-19 et conduisent à développer des formes sévères, potentiellement mortelles.

Il faut ajouter à ça que ces populations sont, via leurs emplois moins qualifiés, plus en contact avec le reste de la population pendant l'épidémie, et donc plus susceptibles de contracter le virus. Et on peut également considérer que la taille des logements, plus petite, favorise une plus grande promiscuité et donc, augmente les risques de contamination.

Tous ces éléments mis bout à bout conduisent donc à interpréter le pic de mortalité qui a été constaté en Seine-Saint-Denis comme une conséquence d'une plus grande vulnérabilité à la Covid-19. Comme l'a annoncé le directeur de la santé Jérôme Salomon le 2 avril dernier, le département est l'un des plus touchés par un excès de mortalité exceptionnel lié à l'épidémie, avec une augmentation, toutes causes confondues, de 63% de décès en plus pour la seule semaine du 21 au 27 mars par rapport à la semaine précédente.

La situation des populations afro-américaines aux États-Unis

Aux États-Unis où la collecte de statistiques ethniques est une pratique courante, le constat est particulièrement cruel : selon les données de plusieurs Etats, les Afro-américains auraient deux fois plus de risques d'être contaminés, et surtout trois fois plus de risques de mourir de la Covid-19.

Dans le comté de Milwaukee dans le Wisconsin, les Noirs représentent 70% des décès alors qu'il ne comptent que pour 26% de la population. A Chicago, c'est 67% des décès pour 32% de la population. Et ainsi de suite. Et ces chiffres pourraient être encore en dessous de la réalité, puisque les états les plus touchés, Washington, New York ou la Californie, n'ont pas publié de statistiques qui prennent en compte le facteur ethnique.

Il faut bien sûr rappeler que cette tendance est amplifiée outre Atlantique du fait de la nature du système de santé assurantiel auquel les populations les plus défavorisées n'ont pas ou peu accès pour des raisons financières.

Mais ces données ethniques confirment une disproportion très importante en termes de comorbidités chez ces personnes, avec de nombreuses maladies chroniques non traitées, tendance que l'on retrouve en France par exemple dans les quartiers dits « politique de la ville » dans le Grand Est, à Strasbourg ou Mulhouse, où le nombre de patients diabétiques est de 27 à 102% plus élevé que la moyenne régionale.

A ce tableau très sombre s'ajoute une autre problématique : celle de la culpabilisation médiatique et politique de ces quartiers populaires en période de confinement. Les habitants sont stigmatisés, accusés de ne pas respecter les mesures sanitaires – lorsque l'on sait que 2 ménages sur 5 dans le quartier des Minguettes, dans la banlieue lyonnaise, par exemple vit dans un logement surpeuplé, et qu'il est bien entendu beaucoup plus dur de respecter le confinement strict dans ces conditions.

Aurait-il fallu adapter les mesures de confinement aux conditions sociales de chacun ? S'il est trop tard pour cela, il n'est pas absurde d'envisager que le déconfinement, lui, soit pensé en fonction de ces paramètres, pour éviter que le bilan ne s'alourdisse encore.

Nicolas Martin et l'équipe de La Méthode scientifique

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......