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Les fumeurs seraient sous-représentés dans les populations de malades du Covid-19 par rapport à leur proportion dans la population générale.

Le tabac protège-t-il du coronavirus ?

5 min

Sciences |Chaque jour, Nicolas Martin, producteur de La Méthode scientifique, fait un point sur l'avancée de la recherche sur le coronavirus. Il revient aujourd'hui sur l'annonce des fumeurs moins touchés par le Covid-19.

Les fumeurs seraient sous-représentés dans les populations de malades du Covid-19 par rapport à leur proportion dans la population générale.
Les fumeurs seraient sous-représentés dans les populations de malades du Covid-19 par rapport à leur proportion dans la population générale. Crédits : Bernard Van Berg / EyeEm - Visactu

C'est évidemment une hypothèse assez perturbante, puisque l'on sait que le tabac, c'est mauvais pour la santé en général, et pour les poumons en particulier, et que dans quasiment toutes les maladies respiratoires, le tabagisme est un facteur aggravant.

Que se passe-t-il alors avec le SARS-CoV2 pour imaginer que ça puisse être l'inverse ? Il y a deux choses distinctes dans le communiqué de presse produit par les équipe de Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste émérite à l'Institut Pasteur que nous avons contacté, et de Zahir Amoura professeur à la Pitié Salpétrière, deux choses donc : une observation, et une hypothèse.

L'observation tout d'abord : une étude de la Pitié Salpêtrière menée sur 480 malades qui vient confirmer plusieurs autres constatations épidémiologiques qui montrent que les fumeurs sont sous-représentés dans les populations de malades du Covid-19 par rapport à leur proportion dans la population générale et ce de façon criante : il n'y a qu'autour de 5% de personnes fumeuses atteintes dans la cohorte contre une moyenne nationale d'environ 30% de fumeurs soit un taux jusqu'à 80% plus faible.

Ça, c'est l'observation. L'hypothèse maintenant : Jean-Pierre Changeux précise bien qu'à ce stade, il ne s'agit bien que d'une hypothèse de travail, qu'elle n'a pour l'heure pas encore été confirmée de façon expérimentale et qu'il s'agissait, pour ses équipes et celles de Zahir Amoura, d'attirer l'attention sur cette option de recherche. 

L'hypothèse est la suivante : le SARS-CoV2 aurait un neurotropisme, c'est-à-dire une affinité pour les neurones et entrerait dans le système nerveux par la muqueuse olfactive, puis se  propagerait  le long du tronc cérébral entraînant des troubles neurologiques sérieux, allant jusqu’à une éventuel arrêt respiratoire brutal. Il se fixerait ou perturberait un récepteur très abondant dans l’organisme : le récepteur de  l’acétylcholine sur lequel se fixe la nicotine molécule  homologue de l’acétylcholine. L'état hyper-inflammatoire se développerait soit directement via l'invasion du système nerveux central par le virus ou, en parallèle, via des globules blancs, les macrophages.. Ce sont ces macrophages qui contrôlent la libération des cytokines et qui produiraient donc, une fois infectés par le virus, la désormais célèbre tempête de cytokine qui conduit au dérèglement inflammatoire, et donc à des cas aigus et à la mort.

Le mécanisme suggéré serait le suivant : pour déclencher cette réponse inflammatoire, les macrophages possèdent le récepteur nicotinique. SARS-CoV2 en affectant directement ou indirectement celui-ci aggraverait cette réponse inflammatoire. L’hypothèse est que la nicotine abondante dans le sang des personnes fumeuses, entrerait en compétition avec le virus  et interférerait de ce fait avec le processus hyper- inflammatoire.

Hypothèse doublée par le fait que chez les fumeurs, à cause de la nicotine également, les portes d'entrée du virus au niveau pulmonaire, les récepteurs ACE2, sont moins exprimés du fait de la tabagie, le virus peut  de fait moins entrer dans l'épithélium pulmonaire et la maladie est donc freinée.

Vous voyez, tout cela est un tableau très séduisant mais encore une fois il n'y a pas de preuve expérimentale. Pour l'heure, juste une hypothèse fondée sur une analogie.

Toute séduisante que soit l'hypothèse à l'origine des travaux de recherche expérimentaux qui vont débuter, il reste un certain nombre de doutes à lever et de pistes à confirmer. Déjà, sur la partie épidémiologique (confirmée par le travail récent de l'équipe d'Arnaud Fontanet à Crépy-en-Valois) : des biais pourraient apparaître sur la représentation des fumeurs. On sait que les personnes les plus atteintes, et les plus fragiles face à la maladie sont les personnes les plus âgées, et présentant d'importantes comorbidités or on sait également que ces populations sont classiquement moins exposées au tabac que la population générale à tel point que Santé Publique France ne recense même plus le taux de tabagisme chez les plus de 75 ans par exemple. 

Autre biais dans l'étude sur la cohorte de 480 patients dont je vous parlais : tous viennent d'Ile de France – où le nombre de fumeurs est l'un des plus faibles par rapport au reste du pays, et il y a une surreprésentation du personnel soignant (pour des raisons pratiques de test sur place) – autre catégorie où le tabac est vraisemblablement moins habituel.

Ensuite, sur l'hypothèse : le postulat de départ est celui du neurotropisme du SARS-CoV2. Or, comme je vous l'expliquais mardi, ce neurotropisme, pour l'heure, reste encore hypothétique et n'a pas été  définitivement prouvé. Il se peut que les symptômes neurologiques constatés chez de nombreux patients soient le fait de l'inflammation et de l'infection provoquées par le virus, et non du virus lui-même.

Trois essais vont donc être lancés avec des patchs nicotiniques, en préventif pour le personnel soignant, et en thérapeutique pour des patients hospitalisés et pour des cas graves en réanimation mais attention que cet emballement soudain ne pousse pas à tomber dans les mêmes pièges que les semaines précédentes avec une autre molécule. Pour l'heure, rien n'est définitivement prouvé, la nicotine peut être un poison pour les non-fumeurs, le tabac reste un poison quoi qu'il arrive et tue aujourd'hui nettement plus que le Covid donc prudence, patience, sérénité. Le temps n'est plus à la surenchère médiatique, mais à l'expérimentation scientifique.

Nicolas Martin et l'équipe de La Méthode scientifique

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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