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Hydroxychloroquine, l'histoire sans fin ?

Hydroxychloroquine, l'histoire sans fin ?

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Sciences |Une semaine après sa publication dans la revue scientifique The Lancet, l'étude remettant en cause l'efficacité de l'hydroxychloroquine dans le traitement contre le Covid-19, pose désormais des questions et critiques au sein de la communauté scientifique.

Hydroxychloroquine, l'histoire sans fin ?
Hydroxychloroquine, l'histoire sans fin ? Crédits : Nenov - Getty

L'hydroxychloroquine, c'est un peu l'histoire sans fin, mais sans le dragon volant. Nous vous expliquions la semaine dernière qu'il était trop tôt pour dire « fin de partie pour l'hydroxychloroquine » sur les bases de cette étude qui je vous le rappelle, est une étude observationnelle - c'est à dire rétrospective, à partir de l'analyse des données de santé de plus de 670 hôpitaux dans le monde, et pas une étude interventionnelle - c'est-à-dire un essai clinique réalisé exprès pour tester la molécule sur des patients, en suivant ce qui n'a pas été respecté jusque là, le protocole de l'essai randomisé en double aveugle contre placebo qu'on appelle « gold standard » parce que lui seul, jusqu'à preuve du contraire, est à même de faire une démonstration nette et incontestable de l'efficacité ou non d'une molécule sur une pathologie.

Donc, non seulement une étude observationnelle n'a pas la puissance de démonstration pour clore le débat et encore moins lorsqu'elle présente des biais méthodologiques comme cela semble être le cas pour l'étude publiée dans The Lancet

Tout part d'une lettre, signée par une centaine de médecins et de statisticiens internationaux, envoyée aux auteurs de l'étude et à Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, sur l'impulsion de James Watson, de l'université de Mahidol à Bangkok, lui-même coordinateur d'une étude clinique visant à prescrire de l'hydroxychloroquine en préventif aux soignants. 

Voici leurs arguments : tout d'abord, l'étude ne compte que quatre auteurs – ce qui est peu courant pour une étude de cette ampleur, qui collecte et analyse les données de 96 000 patients. Ce type de grande étude rétrospective compte généralement des dizaines d'auteurs, il est vrai, tant la collecte, l'analyse et la comparaison des données implique de monde.

Mais les critiques se concentrent surtout sur la nature des données collectées, et leur qualité. Plusieurs choses à ce propos : ces données, massives, ont été recueillies par une société, Surgisphère, fondée par l'un des co-auteurs de l'étude, Sapan Desai. 

Lorsque les signataires de la lettre ont demandé aux auteurs qu'ils communiquent le détail de leurs données, qui n'étaient pas jointes à leur étude – contrevenant d'ailleurs de ce fait une déclaration, Wellcome Trust, signée publiquement par la revue The Lancet de transparence sur le partage des données relative à la Covid – les auteurs ont répondu que « leur accord de partage des données avec les divers gouvernements, pays, et hôpitaux ne leur permettait pas de les mettre à disposition ». Ce qui, scientifiquement, est un lourd problème.

Sans données disponibles, même de façon anonymisées, ou agrégées, de façon à respecter la confidentialité des patients, impossible non seulement de vérifier la qualité de leur analyse, et de l'étude mais également impossible de savoir avec précision d'où ces données proviennent.

Et c'est là le deuxième biais très important de cette étude. Outre le fait qu'il n'y ait aucune mention des pays ou des hôpitaux qui ont contribué à cette collecte – uniquement des conclusions par continents – il est impossible de savoir sur quelle éthique reposent ces prélèvement de données, elles pourraient très bien, dans le pire des scénarios, relever du hacking, de l'illégalité, voire de l'achat – ce qui peut se produire dans certains cas, mais doit à tout prix être mentionné.

Bref, vous voyez, il s'agit là d'un biais de taille qui en effet, interroge la position du Lancet dans la publication de cette étude – puisque je vous rappelle qu'il s'agit d'une revue à comité de lecture, et que ce que fait un comité de lecture, c'est précisément revoir les données, les recouper et adresser, le cas échéant, des critiques aux auteurs pour qu'ils en corrigent certaines.

Ainsi, on trouve dans l'étude des données incohérentes provenant d'Australie, où le nombre de cas est trop élevé par rapport aux déclarations du gouvernement ce qu'ont reconnu les auteurs, qui confessent s'être trompés dans la classification d'un hôpital asiatique... qui est passé dans la colonne « Australie ».

Tout ça n'est évidemment pas sérieux, ni fiable et in fine, très dommageable pour la crédibilité de la démarche scientifique, qui plus est pour une revue à aussi haut facteur d'impact que The Lancet.

Est-ce que cela remet pour autant en cause les conclusions de l'étude ? Impossible de le dire sans avoir plus de détails alors que penser de la littérature sur l'hydroxychloroquine ? Eh bien à peu près la même chose que ce que je vous disais en conclusion la semaine dernière : dans l'état actuel des choses, il est toujours strictement impossible de tirer une conclusion définitive sur la base des travaux de l'IHU de Marseille ou des autres essais parcellaires menés sur la question, en l'absence d'un « gold standard » - qui risque bien de ne pas arriver de si tôt puisque la majeure partie des essais en cours ont été interrompus ces derniers jours.

On peut rappeler qu'il y a un faisceau de preuves, liés à d'autres études rétrospectives, qui elles n'ont pour l'heure pas été critiquées, publiées dans le New England Journal of Medecine, ou le British Medical Journal. Peut-être que l'analyse des résultats préliminaires menés jusqu'à présent par quelques cohortes internationales, comme l'essai  Solidarity, ou l'essai français Hcovid, nous donneront des indices mais il ne s'agira encore que d'indices, pas de preuves

Un grand merci pour son aide à la préparation de cette chronique à _Laurence Meyer_, médecin et professeure de Santé Publique à l’Université Paris Sud, Hôpitaux Universitaires Paris Sud.

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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