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La mise au point d’un médicament en partant de zéro, jusqu’à sa commercialisation, c’est en moyenne entre 10 et 17 ans de recherche.

Repositionnement des médicaments : faire du neuf avec de l’ancien

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Sciences |Nicolas Martin revient aujourd'hui sur la stratégie de repositionnement de médicaments.

La mise au point d’un médicament en partant de zéro, jusqu’à sa commercialisation, c’est en moyenne entre 10 et 17 ans de recherche.
La mise au point d’un médicament en partant de zéro, jusqu’à sa commercialisation, c’est en moyenne entre 10 et 17 ans de recherche. Crédits : Andrew Brookes - Getty

Cela concerne beaucoup de recherche de traitements dont je vous ai déjà parlé ici, et il nous semblait, avec l’équipe de La Méthode scientifique, qu’il était important de faire un petit point sur ces « méta-stratégies » de recherche pour comprendre de quoi il retourne.

Développer un médicament, ça coûte très cher, et ça prend beaucoup de temps. Ce qui peut paraître évident lorsqu’on l’explique, à savoir l’effet de telle molécule sur telle protéine. Lorsque l’on part de rien, il faut des mois de ce qu’on appelle le « screening » - c’est-à-dire des essais massifs in vitro à l’aveugle de centaines de molécules avant d’en trouver une qui puisse commencer à présenter un intérêt thérapeutique.

Pour vous donner une idée, la mise au point d’un médicament en partant de zéro, jusqu’à sa commercialisation, c’est en moyenne entre 10 et 17 ans de recherche, pour un budget de 2 milliards.

Or on peut aller plus vite que cela. Grâce à cette stratégie de « repositionnement ». On présente souvent, pour résumer, l’action des médicaments comme l’effet d’une molécule sur un récepteur unique. En réalité, si un médicament a bien un effet principal, qui peut être potentialisé. Il agit en fait sur d’autres récepteurs, sur d’autres cellules, en moyenne entre 6 et 12 cibles cellulaires différentes, c’est ce que l’on appelle tout simplement les « effets secondaires ». 

Le repositionnement a pour objectif de pré-cibler certaines molécules en fonction de ces effets secondaires connus, pour les tester sur de nouveaux pathogènes, pour voir si ces effets secondaires peuvent devenir, en quelques sortes, l’effet principal. 

C’est une stratégie déjà très largement employée, en cancérologie notamment où l’on réutilise une molécule qui agit sur une enzyme cellulaire dans le cancer du sein, pour la repositionner sur une même enzyme dans le cancer de la prostate par exemple. Aujourd’hui, jusqu’à 40% des médicaments approuvés par l’agence de sécurité sanitaire américaine sont le fruit de molécules repositionnées.

Et la durée de recherche et le coût s’en retrouvent très nettement amputés. On passe à une moyenne de 3 à 8 ans, pour un budget de moins de 10 millions d’euros. Et évidemment, en période de crise sanitaire, les chercheurs espèrent bien aboutir encore plus rapidement, en quelques mois.

Comment cette stratégie s’applique-t-elle pour le Cov2 ? Aujourd’hui, environ 600 essais cliniques qui portent sur des traitements ont été recensés, pour moins d’une vingtaine de molécules, qui portent sur les deux grandes phases de la maladie : la première phase infectieuse, virologique, et la deuxième phase inflammatoire.

Pour la première, ce sont principalement des antiviraux qui sont testés, ou des molécules dont on sait qu’une de leur caractéristique est de gêner ou d’empêcher la réplication virale. C’est le cas, entre autre, de l’hydroxychloroquine – qui est à l’origine un traitement de la polyarthrite rhumatoïde, mais aussi du remdesivir qui bloque la réplication du génome viral, ou du lopinavir qui sont tous trois dans l’essai européen Discovery. 

Ensuite, il y a les immunosuppresseurs, qui empêchent le déclenchement de la tempête inflammatoire avec des molécules comme les interférons bêta, la chlorpromazine, qui est comme je vous l’expliquais il y a quelques jours, un antipsychotique, ou l’anticorps monoclonal tocilizumab. 

Pour l’heure, aucune de ces stratégies ne semble avoir donné de résultat incontestablement significatif, et les études restent en cours. 

Mais un récent article publié dans Nature propose une autre solution, qui est la constitution d’une carte d’interactions protéiques, pour en quelques sortes mieux « viser » l’interaction entre les protéines virales et les protéines humaines. Pour cela, l’équipe a produit 26 des 29 protéines du SARS-CoV2 in vitro dans des cellules humaines, pour voir quelles sont celles qui interagissent. 

C’est un peu comme aller à la pèche : ils plongent ces protéines virales dans des cellules et regardent celles qui s’accrochent… Les chercheurs ont identifié 332 interactions possibles – en recréant une sorte de carte d’interactions et ont identifié 69 composés qui pourraient correspondre aux protéines humaines concernées, et qui sont déjà soit approuvés par l’agence du médicament américain, soit en cours d’essai clinique. Pour l’instant, 10  de ces composés ont montré des actions antivirales. 

L’Institut Curie en France a lancé une initiative similaire, et tâche de regrouper les travaux de 150 chercheurs dans 24 pays différents. Ce qui devrait aboutir à une carte d’interactions similaires, et orienter les chercheurs vers les médicaments les plus susceptibles d’être repositionnés efficacement.

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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