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Qu'est-ce que c'est que l'immunité croisée ?

Serions-nous mieux immunisés à la Covid que prévu ?

5 min

Sciences |Comme le soulignait l’enquête de l'Institut Pasteur, seuls 5,7% des Français auraient produit des anticorps. Une nouvelle étude américaine souligne que cette immunité pourrait en réalité passer par une immunité croisée, laquelle pourrait équivaloir actuellement à 40-60% de la population.

Qu'est-ce que c'est que l'immunité croisée ?
Qu'est-ce que c'est que l'immunité croisée ? Crédits : STEVEN MCDOWELL/SCIENCE PHOTO LIBRARY - Getty

Cela fait partie des lueurs d'espoir que vous avez peut être vu passer ces derniers jours. Je vous en parlais lundi à propos des macaques, vous l'évoquiez hier avec Samuel Alizon. Et si nous étions finalement mieux immunisés, si une partie d'entre nous avait une sorte d'immunité naturelle plus large à la Covid, grâce à des infections antérieures par d'autres coronavirus ? 

L'hypothèse, séduisante il est vrai, tient à un concept qui s'appelle « l'immunité croisée ». C'est un concept bien connu en immunologie, qui vient d'être remis sur le devant de la scène par une publication dont je vous parlerai tout à l'heure.

Qu'est-ce que c'est que l'immunité croisée ? Pour vous expliquer, il va falloir que j'avoue quelque chose de coupable : depuis le début de ces chroniques, je vous mens un peu. Pas que moi d'ailleurs, tout le monde. Je vous explique que les anticorps, qui s'accrochent au virus ou aux cellules infectées pour les détruire, sont spécifiques, qu'ils sont produits par l'organisme pour lutter contre un seul type de pathogène, en prenant la forme de leur récepteur, en l'occurrence la protéine Spike, pour le SARS-CoV2.

C'est vrai, mais un peu faux aussi. Si un anticorps est spécifique d'un antigène, c'est à dire d'une protéine spécifique d'un pathogène, il est possible qu'il soit aussi efficace pour un autre pathogène, qui présenterait un antigène très proche. On appelle ces anticorps « cross-réactifs ». Et ce qui est vrai pour les anticorps est aussi vrai pour la réponse cellulaire adaptative, à savoir les globules blancs spécifiques que sont les lymphocytes T.

C'est par exemple ce qui se passe pour la grippe : le virus de la grippe mute rapidement, c'est pour cela qu'il est nécessaire de se faire vacciner chaque année, pour être protégé contre la nouvelle souche en circulation. Néanmoins, lorsque vous avez attrapé la grippe une année et que vous avez déclaré les symptômes, il est possible que vous soyez immunisé l'année suivante grâce à cette immunité croisée. En bref, vos anticorps vont reconnaître l'une des deux protéines de la grippe, le H ou le N de (H5N1, ou H1N1, ou H7N9) même si le virus n'est plus tout à fait le même.

Cette immunité croisée, ce n'est pas une nouveauté, elle est tout à fait connue en immunologie. Ce qui est vrai pour les anticorps est aussi vrai pour la réponse adaptative cellulaire, et notamment les lymphocytes T spécifiques, CD4 et CD8, qui ont été ciblés par l'étude publiée dans la revue Cell.

Et cette étude, justement : que dit-elle ? Cell déjà, c'est une revue de microbiologie très sérieuse. L'étude a été publiée le 14 mai dernier, et a pour ambition de tester la production de lymphocytes T en réaction à certains antigènes du SARS-CoV2.

Quel est le protocole ? Les chercheurs essayent initialement de quantifier la réponse immunitaire en lymphocytes T chez des patients convalescents Covid mais guéris et ils trouvent bien des lymphocytes T CD4 et CD8 spécifiques au SARS-CoV2 chez 70 et 100% des patients Covid de l'étude. Mais la surprise vient du fait que dans le groupe contrôle, entre 40 et 60% des donneurs jamais exposés au virus présentaient également des CD4 et CD8 spécifiques.

Conclusion : entre 40 et 60% des patients non infectés par le SARS-CoV2 pourraient être naturellement protégés du fait de ces mécaniques d'immunité croisée. Résultat qui sont corrélés à l'étude dont je vous parlais lundi sur les macaques rhésus, étude dans laquelle les chercheurs ont trouvé une sérologie anticorps positive au CoV2 sur des individus qui n'y avaient pourtant jamais été confrontés.

Mais comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples, même s'il est séduisant d’imaginer que nous soyons déjà tous immunisés et proche de l'immunité de groupe, cela reste pour le moment une hypothèse, et une hypothèse plutôt fragile. Pourquoi ?

Eh bien parce que, comme je vous le disais, cette constatation sur le groupe contrôle ne permet en fait que d'émettre une hypothèse, et n'est en aucun cas une preuve de cette immunité croisée. Pour que cela puisse être une preuve, il aurait fallu « inoculer » le groupe témoin avec le SARS-CoV2 pour faire preuve d'une différence de réaction à l'infection, et d'une efficacité réelle de cette détection de lymphocytes T spécifiques sur la prévention de la propagation du virus dans l'organisme des personnes jusqu'alors non infectées.

Il semble possible que des cibles virales autre que la protéine Spike, puissent rappeler une immunité antérieure, une cross-réactivité de l'immunité cellulaire, sur d'autres protéines, les protéines M et N qui sont respectivement des protéines de la matrice et du nucléocapside (qui protège le génome viral). En gros, le système immunitaire ne réagirait pas qu'à l'antigène S mais également à d'autres protéines, moins spécifiques.

Donc une fois de plus, si cette option de l'immunité croisée via une sensibilisation précédente à des protéines homologues du SARS-CoV2 via d'autres betacoronavirus, comme les rhinovirus qui sont responsables du rhume hivernal, est très séduisante. Il faut encore être très prudent sur ces conclusions, qui ne sont à l'heure actuelle qu'une hypothèse sans aucun élément de preuve.

Intervenants
  • Producteur de l'émission "La Méthode scientifique" sur France Culture
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