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L'art des bonnes manières à table.

La nostalgie de la politesse

52 min
À retrouver dans l'émission

Qu'est-ce que la civilité ? la politesse ? le savoir-vivre ? Ces notions sont-elles interchangeables ? Que recouvrent-elles exactement ?

L'art des bonnes manières à table.
L'art des bonnes manières à table. Crédits : Ralf Nau - Getty

La civilité ne figurait plus depuis belle lurette sur notre agenda philosophique, politique ou pédagogique. Elle relevait au mieux de l'histoire des idées, mais elle était sortie de notre actualité. Elle avait disparu de nos préoccupations, sinon sous la forme provocatrice et narquoise d'un Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations où il s'agissait, en guise d'étiquette, de libérer l'être des obligations du paraître et le désir du carcan des manières. La spontanéité était érigée en valeur suprême, et foin des chichis, des délais, des formes, des règles de bienséance.

Mais voici que des injures aux crachats, de l'empiétement sur le domaine d'autrui par des comportements toujours plus bruyants et péremptoires aux agressions contre les détenteurs de l'autorité, les incivilités se multiplient. Nous nous apercevons donc de l'existence et de l’importance de la civilité au moment où elle cède le terrain à son odieux antonyme ; elle nous apparaît précieuse maintenant qu'elle se révèle précaire. De cette préciosité témoignent le livre de Cécile Ernst Bonjour madame, merci monsieur. L'urgence de savoir vivre ensemble et le Que Sais-je de Dominique Picard, Politesse, savoir-vivre et relations sociales. Alain Finkielkraut les reçoit toutes deux.

Petit point d'éclaircissement sur les termes

Cécile Ernst explique qu'historiquement, les deux notions de "civilité" et de "savoir-vivre" ne sont pas concomitantes. Ce qui apparaît en premier, c'est la civilité, pratiquée par les tenants de l'humanisme dès la Renaissance : il s'agit de cultiver ses manières et son esprit, avec l'idée d'être le moins possible une gêne pour autrui. Cette idée se développe chez la bourgeoisie, élite des villes, alors que la classe dominante de l'époque est l'aristocratie, qui est elle très guerrière, se souciant peu de ses manières. Elle finit par s'approprier ces codes au XVIIe siècle, et surenchérit même : c'est là que naît le savoir-vivre, une pratique qui se veut élitiste, de distinction par rapport à la bourgeoisie. 

Dominique Picard, quant à elle, considère que le terme de civilité est plus ancien, mais que ceux de "politesse" et de "savoir vivre" sont utilisés ensemble, et peuvent être considérés comme équivalents. La politesse a en fait toujours eu deux aspects, qui coexistent : un aspect positif - la politesse du cœur, l'attention aux autres - et un aspect négatif - de distinction, de ségrégation. Selon les époques, on utilise l'un ou l'autre terme pour exprimer ces différents aspects, pour plus de praticité. 

Quel rapport à l'autre cela implique-t-il ?

Le savoir-vivre implique d'accepter de faire un effort pour s'adapter au milieu dans lequel on entre. C'est aussi comprendre que l'apparence a un sens. Ce souci du paraître correspond d'une certaine manière à un souci de l'autre, puisque, comme l'explique Dominique Picard, "dans l'apparence, il y a non seulement un respect de soi - qui peut aller jusqu'au narcissisme -, mais il y a également le respect de l'autre"

Arriver devant les autres dans une tenue qui ne les choque pas, c'est aussi leur montrer qu'on respecte leur position et qu'ils ont de l'importance pour nous. Le respect de soi et le respect des autres vont toujours ensemble. C'est une sorte d'éthique de la politesse : "aime les autres comme toi-même".

Gravure de Gustave Doré représentant le Covent Garden Opera House (1872).
Gravure de Gustave Doré représentant le Covent Garden Opera House (1872). Crédits : Culture Club - Getty

De manière plus générale, la civilité est une expression de l'attention et du respect que l'on porte à autrui. En tant que telle, elle est, comme l'explique Dominique Picard, constitutive de notre sociabilité :

La politesse est un art de la vie en société. Donc c'est ce qui fait lien entre les gens. 

La civilité a-t-elle disparu ?

Il existe une tradition ancrée en France du refus de la politesse. Elle est particulièrement frappante dans notre société moderne, qui semblent nettement frappée par ce rejet des bonnes manières. On fait par exemple souvent état aujourd'hui du problème d'autorité des enseignants, qui auraient bien du mal à se faire respecter des jeunes. C'est aussi que, selon la professeure Cécile Ernst, ce qui compte désormais pour les élèves, c'est la richesse, et non la culture :

Tout ce qui faisait les fondements de notre autorité est mis à mal, notamment le savoir et la culture. À partir du moment où ça ne vaut plus rien pour les élèves, pourquoi voulez-vous qu'ils nous écoutent et nous respectent ?

Le non-respect vis-à-vis d'autrui va de pair avec un rejet de la culture et du savoir.

On en serait donc aujourd'hui réduits à "réclamer" la civilité, parfois sous forme de règlement, comme en témoigne par exemple une récente campagne de la RATP intitulée "Restons civils sur toute la ligne".

Une des affiches de la campagne de la RATP "Restons civils sur toute la ligne", lancée en 2011.
Une des affiches de la campagne de la RATP "Restons civils sur toute la ligne", lancée en 2011. Crédits : RATP.

Dominique Picard et Cécile Ernst en appellent ainsi à un retour à la politesse, clé de voûte d'une vie agréable en société :

Les règles de politesse sont utiles et nécessaires dans la mesure où lorsqu'elles ne sont pas suivies, on en souffre. (Dominique Picard)

Par Alain Finkielkraut. Avec la collaboration d'Anne-Catherine Lochard et Didier Lagarde. Technique : Valérie Lavallart. 

Intervenants
  • professeur de psychologie sociale à l'Université Paris 13 où elle dirige le Master « Travail et consultations psychosociologiques ».
  • enseignante en banlieue parisienne, diplômée de Sciences-Po et agrégée de sciences économiques
L'équipe
Production
Réalisation
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