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Olympes de Gouges (1748–1793)

Où va le féminisme ?

51 min
À retrouver dans l'émission

Depuis l’affaire Weinstein, le combat féministe est à nouveau très présent sur la scène politique mondiale. Pour nous en parler aujourd’hui, Fabienne Brugère, auteure de “On ne naît pas femme, on le devient” (Stock, 2019), et Claude Habib, auteure de “Galanterie française” (Gallimard)

Olympes de Gouges (1748–1793)
Olympes de Gouges (1748–1793) Crédits : Alexander Kucharsky

Depuis l'affaire Weinstein, ce magnat hollywoodien qui, pendant trente ans, a profité sans vergogne de sa position de pouvoir pour contraindre des actrices débutantes, ou confirmées, à avoir des rapports sexuels avec lui, et depuis le mouvement Metoo, qui a amplifié le scandale, le combat féministe est à nouveau très présent sur la scène politique mondiale et il n'a pas fait relâche, il ne s'est pas confiné, pendant la pandémie que nous venons de vivre. 

Ce qui a fait tenir la société, c'est "d'abord une bande de femmes", a déclaré Christiane Taubira, dans un article publié sur le site AOC. Sandra Laugier, Pascale Molinier et Patricia Paperman ont affirmé que le comportement des officiels en costume-cravate, à la fois sûrs de leur autorité politique et scientifique, et récusant toute contestation, est parfaitement reconnaissable par les féministes : c'est celui du patriarcat, ajoutant que les véritables experts étaient les infirmières en larmes. Elles ont tiré de l'épisode une conclusion sans appel : la compétence a changé de camp. A l'appui de cette thèse, Claude Askolovitch a cité dans l'une de ses récentes revues de presse  un article du New York Times, selon lequel des pays gouvernés par des femmes ont eu cinq fois moins de morts que les pays gouvernés par des hommes. 

A mes deux invitées, Fabienne Brugère, qui publie On ne naît pas femme, on le devient et Claude Habib, auteur entre autres du "onsentement amoureux et de Galanterie française, je demanderai pour commencer si elles partagent cette lecture genrée de la catastrophe de la covid et si le féminisme dont elle témoigne est le leur. 

Extraits du début de l'entretien

Fabienne Brugère :  Je crois que cette lecture genrée de la crise sanitaire est une lecture particulièrement importante parce qu'elle montre combien les femmes ont été présentes dans cette crise, en particulier autour de ce que l'on pourrait appeler, de manière générique, un "prendre soin des autres". Prendre soin des autres, ce n'est pas seulement un sens médical, un sens curatif, mais c'est aussi tout ce qui correspond aux relations avec les autres, aux relations de subsistance qu'il faut assurer. Tout ce qui renvoie à la figure du sujet, de besoin aux tâches d'approvisionnement et donc on a là, de manière très concrète, tout un ensemble de professions, que ce soit les infirmières, les auxiliaires de vie, les caissières et bien d'autres. Comme un effet de loupe, cela avait permis d'apercevoir ce qui, généralement, est conçu comme étant minuscule et peu important. 

C'est le point de la visibilité de ces femmes généralement invisibles. Et je crois qu'à travers ça, c'est aussi, du coup dégager une certaine fierté des femmes. Il ne faut pas oublier, que ce sont globalement les hommes qui sont morts du Covid et qui ont été soignés par des femmes. On peut avoir en tête cette image de ces femmes soignantes, y compris parmi les médecins en réanimation qui, globalement, soignent des hommes.

C'est un élément essentiel du féminisme aujourd'hui. Et puis, il y a un deuxième élément. C'est bien sûr celui du retour à la notion de patriarcat, notion compensée un peu oubliée, un peu surannée sur ce retour du patriarcat. Ce retour du terme. Il est très fort et je crois qu'il signale quelque chose d'extrêmement important en ce début de XXIe siècle. C'est la persistance du patriarcat ou, si vous préférez, sa réorganisation. Et cette réorganisation du patriarcat tient au fait que, précisément, le féminisme lui même se réorganise, qu'il est d'une certaine manière de plus en plus présent et que donc, bien précisément, il faut le combattre face à une révolution qui sera peut être d'ailleurs la grande révolution du XXIe siècle : Le féminisme. On organise des contre feux, des contre-révolutions. Et donc, il y a bien aujourd'hui une contre révolution que l'on peut nommer à mon sens une contre-révolution patriarcale.

Claude Habib : Je crois que le patriarcat a pris des coups dans l'aile en raison de l'idéal égalitaire de nos sociétés démocratiques, et que la hiérarchie est tombée par terre. Là, je suis vraiment l'analyse de Marcel Gauchet. Elle a été ébranlée dans la société puis dans le dernier bastion qui était la famille, à partir du moment où le pouvoir paternel devient l'autorité parentale, on peut dire que l'égalité a gagné, même si il reste des séquelles. Mais vous voyez bien que ce triumvirat Trump, Bolsonaro, Erdogan, apparaît aux yeux du monde, manifestement, comme une réaction. Ce n'est pas du tout une tendance nouvelle. C'est une espèce de combat d'arrière-garde. Effectivement, Trump fait pâle figure devant Sanna Marin, la merveilleuse première ministre de Finlande, qui est jeune, jolie et compétente, alors que lui est vieux, pas beau et incompétent. Mais, les hommes sont par nature incompétents. On a vu les livreurs les manutentionnaires, ceux qui, dans les supermarchés, remplissent les rayons et trimbalent les palettes. Donc, je crois qu'on a vu soudain les professions déconsidérés parce que ne pouvant pas être en télétravail, hors du monde électronique. Et il y avait des femmes et il y avait des hommes. Le Covid a touché 60% d’hommes en France, 73% en Italie, à part vous aujourd'hui, je n'ai jamais entendu personne en parler, c'est deux fois plus que le 11 septembre avec 6000 morts. Ce n’est la faute de personne, mais quand même, ça exigeait un mot de compassion. Or, qu'est ce qu'on a entendu? On a entendu parler des pauvres femmes battues par les hommes, parce qu'elles sont restées chez elles. C'est ça qui a été entendu. 

Fabienne Brugère : Oui, j'aimerais bien revenir là dessus parce qu'il me semble que précisément, ce n'est pas un hasard, si personne n'a vraiment souligné le fait que la majorité de victimes étaient des hommes. Parce que précisément, la vulnérabilité, elle est généralement associée dans beaucoup de sociétés aux femmes. Et donc, quand il s'agit précisément d'hommes, on a beaucoup plus de mal à les penser du côté de la maladie et de la vulnérabilité. Là dessus, je ferais aussi une lecture selon le genre, et je dirais que ce n'est donc pas du tout innocent, si personne ne parle du fait que les victimes ont été largement des hommes, parce que ça sort finalement des stéréotypes. 

Bibliographie

On ne naît pas femme, on le devientFabienne BrugèreStock, collection Puissance des femmes, 2019

Galanterie française

Galanterie françaiseGallimard, 2006

Intervenants
  • Philosophe, Présidente de l'Université Paris Lumières
  • professeur de littérature à l'université de la Sorbonne nouvelle, spécialiste de la littérature du XVIII° siècle
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