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Après vingt-trois ans d'usine, Gérald Wattelet travaille depuis la mi-avril au grand air. Il est technicien de maintenance dans un foyer de vie accueillant des adultes en situation de handicap mental.

À Béthune, rebondir après Bridgestone

4 min

A Béthune, dans le Pas-de-Calais, l'usine japonaise de fabrication de pneus Bridgestone a définitivement fermé ses portes le 30 avril, licenciant ses 863 salariés. Près d'un tiers d'entre eux ont retrouvé un emploi stable, sont partis en pré-retraite, ou créent leur entreprise.

Après vingt-trois ans d'usine, Gérald Wattelet travaille depuis la mi-avril au grand air. Il est technicien de maintenance dans un foyer de vie accueillant des adultes en situation de handicap mental.
Après vingt-trois ans d'usine, Gérald Wattelet travaille depuis la mi-avril au grand air. Il est technicien de maintenance dans un foyer de vie accueillant des adultes en situation de handicap mental. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Marre des nuits, marre des week-ends passés à l'usine. Marre de n'être considéré que par son matricule et pour sa productivité, pendant vingt-trois ans. Gérald Wattelet décrit une gestion laissant de côté l'humain, à l'usine de pneumatiques Bridgestone de Béthune, dans le Pas-de-Calais. "Depuis deux ans, j'allais travailler avec un boulet aux pieds", résume cet opérateur. L'annonce, en septembre 2020, par la direction de la société japonaise, de la fermeture du site, à distance, par visioconférence, et seulement auprès des salariés présents ce jour-là, a fini de convaincre Gérald. 

Alors, après la signature du Plan de sauvegarde de l'emploi (PSE), en février 2021, quand la direction de l'usine propose diverses offres d'emploi externes aux salariés, il postule immédiatement à celle-ci : "Agent de maintenance dans un _foyer de vie pour adultes en situation de handicap mental_, à Merris [30 minutes de route de Béthune], en CDI".

Je recherchais un côté humain. Juste avoir un bonjour le matin. C'est tout ! Ici, les résidents du foyer de vie me le rendent très bien. J'ai envie d'avoir un retour, des interactions avec des personnes. Quand on fabrique des pneus, on n'a aucun retour. Et puis, à l'usine, je voyais bien qu'il n'y avait pas d'investissements pour moderniser la production. Il n'y avait pas d'évolution, on plafonnait. J'avais l'impression de tourner en rond, de toujours faire les mêmes tâches. Ici, je m'occupe un peu de tout. J'ai récemment installé une terrasse en bois autour d'un bâtiment. Je coupe du bois dans le parc. Je tonds la pelouse. Je m'occupe de fuites d'eau et de petits problèmes électriques dans les chambres des résidents. Et tout cela au grand air, à l'extérieur ! A l'usine, on ne sait jamais quel temps il fait dehors. Alors oui, j'ai 45 minutes de route pour venir travailler ici. Mais je suis bien !

Engagé depuis la mi-avril, Gérald Wattelet s'est adapté rapidement à son nouveau cadre de travail et à ses missions. Cela n'était pas évident, fait remarquer Julien Paul-Constant, le directeur de ce foyer de vie, géré par l'association ASRL. "Quand le plan de sauvegarde de l'emploi a été signé à l'usine Bridgestone, nous avons proposé cette offre d'emploi aux ex-ouvriers. Pour être agent de maintenance, il faut aimer et savoir bricoler, maîtriser quelques machines. Ce sont des postes complexes à pourvoir. Et puis, ici, il faut aussi des qualités indéniables de relations humaines. On ne peut pas arriver ici comme on arrive à l'usine, sans vouloir dénigrer l'industrie. Les résidents présentent tous un handicap, il faut savoir s'y adapter."

On n'a rien cassé

Le Plan de sauvegarde de l'emploi signé par l'ensemble des organisations syndicales est plutôt confortable. Des indemnités de licenciement sont accordées à l'ensemble des salariés : 46 000 euros et 2 500 bruts par année d'ancienneté. Les plus de 55 ans peuvent partir en pré-retraite. Tous bénéficient d'un congé de reclassement de 24 mois, et un cabinet se charge d'aider les ex-Bridgestone à refaire leur CV, retrouver un emploi, se former. 

Après quinze ans chez Bridgestone, Frédéric Mattu change totalement de voie. Toujours salarié dans des usines, il créé son entreprise de nettoyage après sinistre.
Après quinze ans chez Bridgestone, Frédéric Mattu change totalement de voie. Toujours salarié dans des usines, il créé son entreprise de nettoyage après sinistre. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

"Je n'en reviens toujours pas. Ce PSE est phénoménal", souffle Frédéric Mattu, quinze ans passés chez Bridgestone. Pourtant, à l'automne dernier, la fermeture de l'usine était une catastrophe annoncée. La société japonaise invoque des surcapacités de production en Europe, et la concurrence des pays asiatiques, à bas coût de main d'œuvre. Mi-novembre, la société japonaise refuse la proposition du gouvernement français de restructurer la production, fabriquer des pneus de qualité supérieure avec l'appui financier de l'Etat, et conserver la moitié des 863 salariés. Ces derniers sont prêts à exploser, "mais nos syndicats nous ont dit de nous calmer. Ils pouvaient obtenir de bonnes conditions de départ en négociant tranquillement avec la direction", se remémore Frédéric. 

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Frédéric Mattu, ex-Bridgestone : "On voulait brûler des palettes, des pneus. Mais les syndicats obtenaient de bonnes concessions de la direction, attachée à son image de marque. Alors, on s'est calmé."

Cet assembleur puis chargé de qualité vient de créer son entreprise de nettoyage après sinistre (incendie, dégâts des eaux...). Un secteur qui recrute dans la région de Béthune. Lui qui a toujours été salarié est accompagné par le cabinet de reclassement mandaté par Bridgestone, par la CCI et la Chambre des métiers. 

La société japonaise me paie tout : ma camionnette, 20 000 euros de matériel, une formation à 20 000 euros en Bretagne et les frais de déplacement. J'ai bénéficié d'une étude de marché et de comptabilité. Et si j'embauche d'ex-collègues de Bridgestone, je recevrais un petit bonus. Bien sûr, j'ai des appréhensions à me lancer seul. Mais je suis accompagné, épaulé.

S'il voit l'avenir positivement, Frédéric avoue qu'il aurait préféré garder son travail ici, à l'usine. "Avec mes collègues, on était une famille. Quand on terminait notre service, on allait souvent chez l'un ou chez l'autre pour boire un verre, faire une partie de cartes. Tout cela va me manquer"

Trouver du boulot, n'importe où

Il s'estime aussi chanceux d'avoir pu rebondir aussi rapidement. Seul un tiers des salariés s'est relancé dans un nouveau projet :CDI, CDD de plus de six mois, pré-retraite, création d'entreprise. Pour les autres, la majorité, certains sont en formation en vue de se reconvertir et de ne pas vivre dans la nostalgie de Bridgestone. D'autres, comme Francky, n'ont aucune idée de ce qu'ils vont devenir : 50 ans, dont 27 à l'usine de Béthune. 

Francky n'a pas encore de projet de reconversion en vue. "Je cherche du travail, n'importe où. Je ne veux pas rester chez moi et me reposer sur les acquis du plan de sauvegarde de l'emploi", assure-t-il.
Francky n'a pas encore de projet de reconversion en vue. "Je cherche du travail, n'importe où. Je ne veux pas rester chez moi et me reposer sur les acquis du plan de sauvegarde de l'emploi", assure-t-il. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Cet ouvrier se rend "tout juste compte que c'est vraiment la fin. Même les gens que l'on aime pas vont nous manquer". "Le pneumatique, pour moi, c'est terminé. Place à autre chose ! Je suis prêt à trouver n'importe quel travail, dans n'importe quel domaine", lance-t-il, comme un appel. "Je n'ai pas d'idée précise de formation, je cherche un travail, tout simplement ! Pour ne pas rester chez moi, me reposer sur les acquis du plan de sauvegarde de l'emploi. Je dois retrouver quelque chose, et vite !"

Le maire UDI de Béthune, Olivier Gacquerre, ne se dit pas inquiet pour les ex-Bridgestone toujours sur le carreau. "Si l'industrie de papa-maman, qui embauchait beaucoup de main d'œuvre, c'est fini, _d'autres projets industriels sont en gestation et/ou vont s'installer sur notre territoire"_, assure-t-il. Sa région a connu de nombreuses fermetures d'usines : Samsonite à Hénin-Beaumont, Goodyear et Whirlpool à Amiens, MetalEurop à Noyelles-Godault, Michelin à Noyelles-lès-Seclin. 

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Olivier Gacquerre, maire de Béthune : "Nous avons identifié 80 projets industriels en gestation, avec à la clé 400 emplois. Seront-ils pour les ex-salariés de Bridgestone ? Je le souhaite."

Olivier Gacquerre compte aussi sur la revitalisation du site de l'ex-usine Bridgestone. Le logisticien nordiste Log's doit le transformer en pôle industriel multi-activités, pour accueillir plusieurs projets, d'ici fin 2022. Mais les ex-Bridgestone rencontrés affirment ne pas vouloir attendre jusque là pour retrouver un travail. 

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