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Attaquer le menhir

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Image de la Gaule dans Astérix
Image de la Gaule dans Astérix

Le nouvel Astérix caracole en tête des ventes, tous livres confondus, depuis 5 semaines. Il marche aussi très bien dans le reste du monde, avec les problèmes de traduction afférents. Et n'échappe pas à l'habituel procès pour racisme.
“La potion magique a encore frappé ! , s’exclame Le Parisien. Le nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César, sorti le 22 octobre, a fait un démarrage époustouflant : d'emblée à la première place des ventes, il a attiré 600 000 acheteurs dès la première semaine. Le premier jour, la seule Fnac annonçait 20 000 albums vendus.” Et, peut-on vérifier sur le site BDZoom.com , la nouvelle aventure du Gaulois moustachu reste “l’indétrônable leader depuis 5 semaines consécutives”. Ce qui “place ce 36e album d' Astérix en très bonne position pour faire aussi bien, sinon mieux que le précédent Astérix chez les Pictes : 2,4 millions d'exemplaires vendus en France et 5 millions dans le monde.”

En grand-breton, Panoramix se dit Getafix Avec on imagine autant de problèmes de traduction, comme l’a constaté Frédéric Potet en rencontrant pour M le Magazine du Monde la Britannique Anthea Bell, 79 ans, seule traductrice au monde à avoir adapté dans sa langue la totalité des 36 albums d’Astérix, avec “une liberté littéraire qui pourrait presque lui conférer le statut de coauteure de la série dans sa version anglaise. Son apport le plus notable concerne probablement les noms des personnages. Si Obélix et Astérix ont gardé le leur ( asterisk et obelisk existent en anglais), Anthea Bell a dû rebaptiser quelque 400 protagonistes. Le barde Assurancetourix est ainsi devenu Cacofonix – l’équivalent anglais d’assurance tous risques ( all risk insurance) n’offrant aucun potentiel humoristique. Pour les mêmes raisons, le chien Idéfix a été baptisé Dogmatix outre-Manche, et le chef Abraracourcix à l’embonpoint généreux s’appelle, lui, Vitalstatistix ( vital statistics signifiant notamment mensurations). La trouvaille la plus osée d’Anthea Bell reste toutefois Getafix, le nom anglais donné au druide Panoramix. Dans le langage des consommateurs de drogue, « to get a fix » signifie « avoir sa dose » – de là à considérer les Gaulois « camés » à la potion magique…”

Des scribes numides qui ont du mal à passer Ce n’est en tout cas pas pour incitation à la consommation de stupéfiants que ce 36e album a été attaqué, mais pour sa façon de représenter les Noirs. « Astérix est-il raciste ? » “Difficile, assure Charlotte Lazimi dans L’Express , en lisant Le Papyrus de César , de ne pas remarquer « les scribes numides ». « On dit aujourd'hui “nègre littéraire” », plaisantent les auteurs en bas de la case qui introduit les personnages. Ces personnages muets et noirs sont dessinés dans la tradition classique néocolonialiste, à la façon de Hergé dans Tintin au Congo . En 2015, on peut s'interroger sur la pertinence d'une telle vision. La polémique n'est pourtant pas nouvelle , rappelle la journaliste. Pour la sortie d' Astérix chez les Pictes en 2013, le site Outre-mer 1ère s'intéresse déjà au sujet. Un constat : dans l'ensemble de la BD, les hommes noirs ont tous le même physique. La plupart du temps, ce sont des esclaves. Par ailleurs, un héros secondaire de la série, récurrent, le pirate Baba, chargé de guetter les bateaux depuis la hune, est doté d'un énorme accent africain – si l'on en juge par sa façon de ne pas prononcer les « R ». Surtout, il ne sait pas lire. Lors de l'exposition consacrée à Astérix à la bibliothèque nationale en octobre 2013, Lilian Thuram avait confié son malaise devant le pirate Baba, dont le langage agace. « Je ne m'identifiais pas à lui », confie l'ancien footballeur, qui préfère évidemment l'intelligent héros Astérix. Une lecture partagée par la Brigade Anti Négrophobie : « La représentation des noirs est toujours négative. Les jeunes ne peuvent pas se projeter en lisant cette bande dessinée. »

Reprendre ces clichés et les pousser à l'extrême Nicolas Rouvière, maître de conférence à l'université de Grenoble, auteur de trois ouvrages sur le célèbre gaulois, dont Le Complexe d'Obélix, rappelle que ce personnage de Baba est la parodie d'un personnage d'une autre bande dessinée, Le Démon des caraïbes . « Astérix joue sur les stéréotypes, que ce soit au sujet des noirs, des Helvètes, des hispaniques, des Anglais, des juifs, analyse Nicolas Rouvière. C'est une moquerie des représentations à prendre au second degré.Uderzo et Goscinny jouent sur l'image du noir africain jovial. A aucun moment, il n'est question de dévaloriser ou d'humilier. Il n'y a aucun racisme à y voir. » Le principe d'Astérix : reprendre ces clichés et les pousser à l'extrême. « Ils sont ainsi vidés de leur sens. C'est ce qui fait tout le comique de la série », plaide Nicolas Rouvière. Toute l'œuvre de Goscinny se fonde sur cette confrontation entre le rebelle – le Gaulois dans Astérix – ou le sauvage et l'homme socialisé. « Les barbares, les indigènes y sont toujours plus polis et intelligents, moins violents que les hommes dit civilisés. Goscinny inverse volontairement les représentations. » Ce qui interpelle le plus la Brigade Anti Négrophobie, ce n'est pas le physique « grossier » des personnages, issu « d'une longue tradition ». Pour le collectif, le racisme inconscient est plus dangereux. « Nous sommes en droit de nous interroger sur les “scribes numides muets” dans Le Papyrus de César, explique un porte-parole du groupe. Dans le récit, l'un deux – du nom de Bigdatha – prend l'initiative de voler le chapitre censuré des mémoires de Jules César. Étrangement, il confie ce manuscrit à un Gaulois, inspiré de Julian Assange. Pourquoi ne serait-il pas lui-même le héros de l'histoire plutôt qu'un personnage secondaire ? Ce processus s'applique aussi au cinéma français. On ne permet pas aux noirs de tenir des premiers rôles. Ils sont toujours des subalternes. » […]

"Apologie de la force brute, de la drogue et mépris de la culture." Michel Serres Ces critiques sont anciennes, mais pas sans risque , rappelle L’Express. En 2011, Michel Serres suscite l'émoi des fans du petit Gaulois en le critiquant sur France Info. Dans une de ses chroniques, le philosophe dénonce « l'apologie de la force brute, de la drogue et le mépris de la culture ». Les Gaulois se défendent grâce à une potion magique aux effets limités dans le temps, qui les rend invincibles. Et le barde Assurancetourix est souvent bâillonné, tant sa musique divise le village. Michel Serres y voit une attaque de la culture et un village accro à la potion magique et forcément violent. Devant la levée de bouclier (arverne...), le philosophe réagit et présente ses excuses. Critiquer le mythe d'Astérix, c'est s'attaquer à un menhir.”

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