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Avancer masqué

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Le métier de vivant
Le métier de vivant

Mis à part le cas Millénium , les meilleures ventes de roman sont trustées par des femmes. Pourtant, une expérience montre qu'il vaut mieux envoyer un manuscrit sous le nom d'un homme pour être publié. Et si le mystérieux François Saintonge était une femme ?
“250 000, c’est, à la louche , nous apprend L’Express, le nombre d’exemplaires vendus, au 20 septembre, du tome 4 de Millénium ( Ce qui ne me tue pas, chez Actes Sud), version David Lagercrantz. Derrière le Suédois, les grands gagnants de cette rentrée littéraire sont des… gagnantes. Christine Angot ( Un amour impossible, chez Flammarion) flirte avec les 100 000 exemplaires, Delphine de Vigan ( D’après une histoire vraie, chez JC Lattès) avec les 80 000, et Amélie Nothomb ( Le Crime du comte Neville, chez Albin Michel) avec les 70 000. Puis viennent Laurent Binet, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Christophe Grangé, Boualem Sansal… Hors compétition, l’incroyable jeune doctorante en médecine allemande Giulia Enders, dont Le Charme discret de l’intestin. Tout sur un organe mal aimé… (chez Actes Sud) a dépassé la barre des 250 000 exemplaires.”

"Mon roman n'était pas en cause, c'était moi, Catherine, le problème . " Catherine Nichols A priori, aucun de ces succès de librairie ne provient d’un manuscrit envoyé au flan, et par la poste, à un éditeur. Et pourtant, constate Françoise Dargent dans Le Figaro littéraire, “à l’heure du tout numérique, il arrive encore que des manuscrits arrivent chez l’éditeur dans une enveloppe timbrée. La Poste a décidé de le faire savoir en créant, par l’intermédiaire de sa fondation, le prix Envoyé par La Poste. Cette distinction vise à récompenser « un manuscrit (roman ou récit) adressé par courrier, sans recommandation particulière, à un éditeur ». Pour cette première édition, présidée par Olivier Poivre d’Arvor, sept auteurs de la rentrée littéraire étaient en lice. C’est Alexandre Seurat qui l’a remportée avec La Maladroite (au Rouergue). Pour son premier roman, ce professeur d’université s’est inspiré d’un fait divers récent. Il évoque le calvaire d’une fillette maltraitée et battue à mort par ses parents en faisant intervenir à tour de rôle tous les protagonistes de l’affaire.” Envoyer un manuscrit, anonymement, par la poste peut d’ailleurs être un excellent test. Sur Jezebel.com, rapporte Le Monde des Livres, [Catherine Nichols] raconte une expérience symptomatique du sexisme qui peut régner aux Etats-Unis, y compris dans le milieu de l'édition. Elle a envoyé la présentation de son prochain roman à 50 agents littéraires et n'a reçu que 2 réponses. Pour le même texte, envoyé, cette fois, sous un pseudonyme masculin, elle en a obtenu 17. Soit 8 fois plus.” Conclusion de Catherine Nichols : « Mon roman n'était pas en cause, c'était moi, Catherine, le problème . »

Mais qui est cet écrivain masqué ? D’où la tentation peut-être pour certains de se dissimuler derrière un pseudonyme. On connaît bien sûr Romain Gary et son alias Emile Ajar, Jacques Laurent et ses 25 identités, dont le célèbre Cecil Saint-Laurent. “A chaque rentrée littéraire, des « inconnus » publient un roman. Ce sont souvent des auteurs confirmés qui préfèrent écrire « masqués », sous pseudonyme, renouant ainsi avec une vieille tradition littéraire française. La publication d’un livre signé François Saintonge [en cette rentrée littéraire] a chatouillé [la] curiosité” de Mohammed Aïssaoui, toujours dans Le Figaro littéraire. “François Saintonge est un écrivain inconnu. Inconnu même de sa propre maison d’édition, Grasset, et de son attachée de presse ! Il publie un superbe roman, Le Métier de vivant. Style puissant, maîtrise impressionnante, écriture au charme désuet, accents de la maturité. Quand on demande à le rencontrer, personne chez Grasset ne peut entrer en contact avec lui. Seul le PDG Olivier Nora le connaît. Et, évidemment, il n’en dira rien. Son attachée de presse ne l’a jamais vu, jamais entendu. Tout juste consent-elle à confier une adresse électronique pour l’interviewer par e-mail. Sa notice biographique est courte : « François Saintonge est le pseudonyme d’un auteur confirmé qui a souhaité, par convenance personnelle, demeurer dans la pénombre. Il a déjà publié sous ce nom de plume un roman, Dolfi et Marilyn . » Fermez le ban. Mais qui est cet écrivain masqué ? C’est un véritable jeu de piste auquel s’est livré Le Figaro littéraire.”

L'hypothèse Makine Après avoir éliminé les hypothèses Stéphane Denis et Patrick Rambaud, le Rouletabille du Figaro parie, arguments littéraires à l’appui, pour Andreï Makine. “Pourquoi se cacherait-il derrière François Saintonge ? […] Makine est coutumier de la publication sous pseudonyme. En 2009, Le Figaro littéraire avait révélé qu’il signait sous le nom de Gabriel ­Osmonde. L’écrivain était allé très loin dans l’art du camouflage. Lors d’un colloque à Amsterdam consacré à Osmonde, un homme s’était fait passer pour l’auteur. […] Makine, ce serait aussi un pseudonyme, tant l’écrivain cultive le mystère sur sa biographie. On songe également à ses débuts en littérature où il a feinté pour être publié : il a fait croire que ses deux premiers romans, écrits en français, avaient été traduits du russe. Makine, Prix Goncourt et Prix Médicis, esprit complexe et exigeant, pourrait être cet écrivain perpétuellement en quête de renouvellement, à l’instar d’un Romain Gary. À la question pourquoi recourez-vous à un pseudonyme ? François Saintonge répond en faisant référence à… Gary : « J’ai recours à un pseudonyme pour deux raisons. La première renvoie bien sûr au syndrome Gary. À partir d’un certain moment, dans une ­“carrière”, on est catalogué, fiché, on n’étonnera plus, on ne permettra plus à la critique de chanter l’avènement du divin enfant. Pourtant, on est le même qu’à ses débuts, il y a même de grandes chances pour qu’on soit meilleur. » La seconde est, dit-il, « plus profonde, plus intime, et résiderait dans le désir de n’exister qu’à travers son œuvre, (tut-tut ! disons : « son travail »…) et de disparaître en tant qu’acteur ou ­figurant de la vie littéraire, dont, pour ma part, j’ai fait le tour et dont j’ai ­reconnu à la fois les charmes certains, et les limites trop humaines. Je voudrais n’être plus que les mots de mes livres ». […] Et si Le Métier de vivant décrochait un prix littéraire, l’auteur se déplacerait-il ? « Il semble que le simple fait de porter un masque effarouche les jurés et écarte cette hypothèse », répond avec une pointe de regret François Saintonge. À moins que ce ne soit Andreï Makine.” Mystères mystères…

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