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Avignon 2015 : coups de chaud et pattes de velours

6 min

Critiques maussades dans la presse, de cette 69e édition du festival "élitaire pour tous", écrasée par la châleur mais visitée par une mystérieuse créature...
“Était-il bon ? Était-il mauvais ? Chaque été, note Didier Méreuze dans La Croix , la même question se pose avant même que le festival [d’Avignon] soit achevé. […] Sans figurer dans la liste des millésimes exceptionnels, ce 69e festival s’est montré d’une bonne tenue, estime le critique de La Croix, malgré un budget amputé et la perte de plusieurs lieux récupérés par la mairie. Certes, les déceptions n’ont pas manqué […] mais les moments heureux ont été nombreux” , et Didier Méreuze de saluer notamment tous ces spectacles “d’outre-Hexagone” , des “propositions exprimant les réalités de chacun de ces pays” qui ont permis de “retrouver ce qui est la marque du festival, par-delà le temps : un état du théâtre au présent.” Didier Méreuze est le plus positif de vos confrères, avec peut-être aussi Marie-José Sirach, qui parle dans L’Humanité d’un “festival avec des zig et des zag, de beaux moments, quelques déceptions et ratages. C’est la loi du genre.”

Des choix pas toujours défendables Pour le reste, c’est beaucoup plus énervé. Tel ce long article bilan du Monde , titré « Avignon 2015, la quadrature de Py » . Pour Fabienne Darge, “aussi riche en déceptions qu’en surprises heureuses, cette édition du Festival est surtout marquée par l’échec des propositions de son directeur.” Elle s’est ouverte, le 4 juillet, avec un chef-d’œuvre comme on en voit rarement – l’adaptation par le maître polonais Krystian Lupa de Des arbres à abattre, de Thomas Bernhard –, et avec un désastre artistique comme on en voit tout aussi rarement – Le Roi Lear, de Shakespeare, par Olivier Py, le directeur du festival. [… Si la] manifestation […] a laissé sur leur faim nombre de spectateurs, de critiques et de professionnels, sur le plan comptable, rien à dire : le festival affiche un excellent taux de fréquentation de 93,05 %. 156 076 entrées ont été délivrées, dont un peu plus de 43 000 entrées pour des manifestations gratuites.” L’envoyée spéciale du Monde à Avignon salue certes, comme son confrère de La Croix , “le désir réel [d’Olivier Py et de son équipe] de faire du festival une caisse de résonance de notre monde troublé et chaotique, et de redonner toute sa place au politique, autant que faire se peut dans un festival de théâtre. […] Là où les choses deviennent plus compliquées, regrette-t-elle, c’est que cette volonté d’ouvrir grand Avignon sur le monde a impliqué des choix qui, sur le plan artistique et intellectuel, ne sont pas toujours défendables.” Et de lister quantité de “spectacles intéressants de par leur matériau, mais qui n’ont pas trouvé leur forme. Il ne s’agit pas de défendre ici (et il n’en a jamais été question) un théâtre de pure forme. Mais le contenu n’est rien s’il ne trouve pas les moyens de son expression. Et c’est là que le bât a blessé, dans cette édition qui a accumulé les déceptions.” Fabienne Darge reconnaît toutefois que “bien sûr, ce festival a aussi offert son lot de réussites formidables – et des découvertes, quand même. […] Finalement, le bilan de ce festival ne serait pas si négatif si… les deux spectacles signés par son directeur n’avaient pas été aussi consternants, et si les trois propositions dans la Cour d’honneur avaient tenu la route.”

Le surtitrage, éternel souci Eh oui, “la Cour d'honneur, est, quoi qu'on en veuille, le cœur d'une édition , rappellent les contempteurs les plus féroces de cette édition, Armelle Héliot et Etienne Sorin, dans Le Figaro. [La Cour d’honneur], c'est dans ce lieu magique que le public veut aller en priorité. Elle rassemble, elle se doit d'être « élitaire pour tous », comme le disait si bien Antoine Vitez. Olivier Py et son équipe, qui ont pris soin d'augmenter partout le nombre des représentations de chaque production, devraient s'interroger et peut-être inscrire un spectacle de théâtre de plus dans cette cour aux 1 800 spectateurs. L'édition 2015 a souffert d'un autre mal , dénoncé comme chaque année, vieille marotte, par Le Figaro : la trop grande proportion de spectacles en langues (très) étrangères qui induit à passer des heures à lire, plus ou moins facilement, de copieux surtitrages, opération qui empêche de voir, de goûter le jeu des acteurs. […] Les Trissotin se pâment en louant « la musique de la langue ». Ils en ont eu pour leur compte : quatorze productions, soit pas loin de la moitié du festival. […] Ce n'est pas correct d'inviter de grands étrangers et de les traiter aussi mal.” « Avignon, tant Py pour cette fois » , titrait donc Le Figaro dans un jeu de mot digne de Libération , qui relève sous la plume d’Anne Diatkine et Hugues Le Tanneur que “si l’édition 2014 avait été fortement marquée par les revendications sectorielles des intermittents du spectacle, Avignon 2015 s’est déroulé dans un calme qui n’est peut-être pas le climat le plus propice à une manifestation qui réclame une plus grande porosité aux tumultes politiques et sociaux.”

Âme bienveillante Pourquoi ce calme ? A cause de la chaleur : “dans le Festival écrasé par le cagnard, « salle climatisée » est devenu le principal argument de vente » , a constaté Laurent Carpentier dans Le Monde. “ « C’est étonnamment tranquille cette année, vous ne trouvez pas ? » La phrase [revenait] sans cesse, jusque dans le « in ». Pas de bousculade dans les queues, plus personne n’en [avait] l’énergie. On [applaudissait] à l’économie. On [huait] modestement. Chacun [cherchait] une ombre, [dégoulinait] de partout. Même dans la Cour d’honneur, où les vents coulis peuvent d’ordinaire vous glacer le sang, et un coup de mistral vous faucher un acteur, on [espérait] en vain le moindre frémissement d’air. Jusque tard dans la nuit, la bouteille d’eau minérale comme kit de survie. […] A Avignon, le spectacle [n’était] plus dans la rue, il [était] au ciel.” Il était aussi dans les recoins de la scène, hantée par une “âme bienveillante. Une chatte, baptisée Pamplemousse , révèle Libération, qui apparaît souvent à des moments clés des représentations données dans la cour d’honneur. […] Son apparition a fait dire à certains que Pamplemousse était le fantôme de Jean Vilar. En particulier à Denis Podalydès, en 2013, qui leva soudain les yeux de sa lecture au frémissement de la salle. La demoiselle tigrée traversait gracieusement le plateau sans l’ombre d’une gêne, s’arrêtant même pour le regarder.” Elle était aussi sur scène pour la première du Roi Lear d’Olivier Py. “Comment se nourrit-elle ? Mystère. Nul doute , conclut Libération, que l’atmosphère des lieux, chargée d’une histoire sanglante et trébuchante, mariée à des décennies de théâtre vivant, est propice aux apparitions.” C’est toujours mieux que les déceptions, vous me direz…

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