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Boussole, diérèse, lectrice psychopathe et hôtel particulier : les prix littéraires 2015

13 min

Mathias Enard reçoit le prix Goncourt le 3 novembre 2015
Mathias Enard reçoit le prix Goncourt le 3 novembre 2015

Les écrivains récompensés par les grands prix de la rentrée littéraire jouent tous, plus ou moins, avec la forme même du roman, et remportent, à de rares exceptions, l'assentiment de la critique.
“Peut-être avaient-ils faim ? C’est , note L’Express, avec 15 minutes d’avance que les jurés du Goncourt ont annoncé le nom de l’heureux récipiendaire de l’édition 2015 : Mathias Enard,” “élu au premier tour. Boussole, écrit Pierre Vavasseur dans Le Parisien , c’est Aladin pour les pas nuls. Ce livre, déjà vendu à 25 000 exemplaires (selon GFK), rassemble les souvenirs, en une nuit brouillée de vapeurs opiomanes, d’un musicologue amoureux de l’Orient et d’une femme, Sarah, […] couture érotique entre deux cultures qui ont chacune à apprendre de l’autre. Boussole invite à la réconciliation. Cacher aux lecteurs qu’il s’agit d’une œuvre difficile relèverait de la faute professionnelle , prévient Pierre Vavasseur. « Nous nous sommes posé la question de l’accessibilité, confie Didier Decoin, secrétaire général de l’académie, au Parisien, et nous avons jugé qu’après les ouvrages de Pierre Lemaître et de Lydie Salvayre, nous pouvions nous permettre un choix plus audacieux. »”Ce que salue l’ensemble de la presse : “un beau choix, pour Grégoire Leménager dans L’Obs, assez gonflé parce que Boussole n’est pas le roman le plus facile à lire de l’année mais parfaitement légitime si l’on se souvient que le testament des Goncourt invitait à donner le prix « aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme ».” “Œuvre ambitieuse, érudite et captivante, roman-monde jamais indigeste” , pour Sophie Joubert dans L’Humanité , “sublime divagation [dont] jamais le texte ne pèse, malgré sa formidable densité” , selon Elisabeth Philippe dans Les Inrockuptibles , Boussole, telle la coupole majestueuse d’une mosquée sur le Bosphore, domine la rentrée littéraire , estimiez-vous, Etienne de Montety, dès le 3 septembre dans Le Figaro. Plus ambitieux, plus savant, plus réussi que tant d’autres.” Rares voix discordantes dans ce concert de louanges, celle de Nathalie Levisalles dans Libération , qui salue un livre “solide, compact, débordant d’une érudition réelle mais par moments étouffante. Parfois, on le souhaiterait plus léger, mais c’est au fond son poids qui donne au récit sa qualité un peu hypnotique.” Plus direct, dans le même journal il y a un mois, Philippe Lançon voyait en Boussole “une encyclopédie intime et démonstrative, déguisée en roman” , avec des personnages un rien “cuistres” dont “les dialogues et les présences ne sont trop souvent que prétextes à anecdotes et informations. […] Vous apprendrez tant qu’il est probable que vous ne vous souviendrez de presque rien.” “Le livre est plein de recoins aussi obscurs que la grotte d’Ali Baba et, comme elle, surchargés , regrettait pour sa part Gilles Martin-Chauffier dans Paris Match. On dirait que, pour nous convaincre de la proximité entre Orient et Occident, [Enard] franchit le Bosphore à la nage – sauf qu’il a sauté à l’eau tout habillé. Alourdi à ce point, sa traversée devient interminable.” Mais peu importe, selon Philippe Claudel, membre du jury Goncourt cité par L’Express, “nous avions rendez-vous avec l’histoire littéraire. Après Proust, Malraux, Gracq, Tournier, il nous fallait couronner Enard.” Quant à Bernard Pivot, il lui promet carrément le Nobel d’ici 20 ans ! Et dire que nous sommes contemporains de ce moment d’histoire…

Nathalie Azoulai
Nathalie Azoulai Crédits : Corinne Amar - Radio France

Titus et Bérénice sont deux amants actuels , résume Eric Aeschimann dans L’Obs . Titus est marié et ne veut pas divorcer pour Bérénice. Alors ils se quittent. Un jour, au plus fort de son chagrin, l’amoureuse abandonnée entend un vers de Bérénice (la pièce): « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! » Ah, Racine et ses diérèses ( « O-ri-ent » ), où toute la souffrance du monde s’exprime en un simple chuintement mouillé... Rien de tel pour apaiser la douleur. Alors, Bérénice s’empare du tragédien et se livre à une étonnante reconstitution. Un récit dans le récit, système a priori pesant, mais qui permet à Nathalie Azoulai de se libérer de la contrainte historiographique, même si elle a nourri son roman des données disponibles.” “On craignait après la première page un texte larmoyant sur la douleur de la rupture amoureuse , s’alarme d’abord Marianne Grosjean dans La Tribune de Genève. Il n’en est rien, heureusement. Original et divertissant, le roman de Nathalie Azoulai capte avec finesse et sensibilité ce qui constitue l’essence des caractères humains” , juge-t-elle. C’est son style qui séduit, pour beaucoup, comme Francine de Martinoir dans La Croix : “De l’esthétique minimaliste, à la mode il y a quelques années, ce que les Italiens ont appelé « l’art pauvre », Nathalie Azoulai se sert avec brio aux premières pages de ce roman et en reprend les constantes : proximité dans un présent continu, refus de la profondeur et de la mémoire.” Delphine Peras salue pareillement dans L’Express une écriture à la fois éloquente et sobre, toujours à hauteur d'homme” , et un “beau roman” qui “invite avec force” à “relire Racine, autrement.” Ce qui, on s’en doute, réjouit Fabienne Pascaud. “Nathalie Azoulai démontre avec une sensibilité écorchée la formidable modernité des anciens , écrit-elle dans Télérama. Et comme il est enchanteur, excitant et rédempteur de se perdre et de se retrouver dans la ferveur de leur écriture…” “Palpitant roman” , “puzzle adroit et futé” , pourEdgar Davidian dans L’Orient le jour, “ Carte de Tendre mêlant à la banalité du contemporain la fine fleur du XVIIe siècle” , pour Laëtitia Favro du Journal du Dimanche , qui aime elle aussi dans un univers peuplé de diérèses et de synérèses, l'écriture sobre voire minimaliste mais toujours mélodieuse de Nathalie Azoulai.” Rare réserve, pour une fois pas dans Libération , mais dans Le Monde : “La structure à deux niveaux – l’histoire de Bérénice la délaissée d’aujourd’hui, et celle de Racine – ne convainc pas tout à fait”, écrit Raphaëlle Leyris, pour aussitôt rajouter qu’“il y a dans Titus n’aimait pas Bérénice quelques pages superbes, des phrases dépouillées et pourtant d’une grande force. Une volonté de fouiller l’histoire et la langue pour réussir à « empoigner le marbre » de la statue du tragédien, et lui donner chair, lui insuffler de la vie.” Titus n’aimait peut-être pas Bérénice, mais la presse adore le prix Médicis 2015 !

Delphine de Vigan
Delphine de Vigan Crédits : Corinne Amar - Radio France

“Delphine de Vigan s’est logiquement réjouie, mardi . Mais ne faudrait-il pas la plaindre ? , s’interroge Sabrina Champenois dans Libération. Le Renaudot 2015 à D’après une histoire vraie , c’est la promesse d’un buzz et de ventes supplémentaires alors que son septième roman caracole déjà en tête des ventes de la rentrée avec plus de 107 000 exemplaires écoulés. Or, D’après une histoire vraie s’ouvre comme suit : sur une auteure lessivée par le succès, au point d’en être bloquée dans l’écriture et d’hyperventiler. […] Ecrit sous l’influence revendiquée en exergue de Stephen King, celui de Misery où un écrivain est séquestré par une lectrice psychopathe, ce roman met en scène un bras de fer entre l’écrivaine en panne et en proie à tous les doutes, et une certaine «L», qui la prend psychologiquement sous son aile. Las, c’est pour mieux te dévorer, mon enfant : le coup de foudre amical vire à l’intrusion et à l’emprise, on pense à JF partagerait appartement.” “Le fait est que l'écrivaine française n'a pas à rougir [du] patronage [de Stephen King] , estime Raphaëlle Leyris dans Le Monde. Au fil de ce roman roué, à la fois risqué et réussi, qui multiplie les effets de réel, elle avance sur la ligne de crête entre le terrifiant et le ridicule et parvient à ne pas tomber du mauvais côté. […] D'après une histoire vraie tient le lecteur en haleine tout en posant de sérieuses questions sur notre rapport à la littérature.” “La narratrice (et la romancière) s’y interroge finement sur la question de la vérité en littérature et sur les genres littéraires, à une époque où l’autobiographie et les biographies romancées sont souvent sur le devant de la scène” , renchérit Sabine Audrerie dans La Croix , qui salue “une puissante et étonnante réflexion sur les pouvoirs de la fiction.” Jérôme Garcin est “impressionné , dans L’Obs, par ce vrai-faux roman tout en abyme, en trompe-l’œil, en suspens, où « Je » est un autre et dont l’auteur sort exsangue. Le lecteur aussi.” Léger contrepoint chez Nathalie Crom, dans Télérama , qui trouve le roman “sans doute un peu trop long” , mais c’est pour dire tout de suite après qu’il “se tient de bout en bout parfaitement en équilibre, entre thriller et métafiction.” Bref, ce Renaudot “confirme [la] place [de Delphine de Vigan] parmi les auteurs français les plus populaires et bankable du moment. Il est fait de la même étoffe anti-héroïque, convalescente, immédiatement émouvante grâce à une écriture fluide et dépourvue d’effets de manche. Seul un esprit tordu pourrait trouver à redire à tant d’évidence. Las, [celui de Sabrina Champenois, de Libération] l’est. […] Sans être protestant, écrit-elle, on peut être embarrassé par le pathos bétonné, par cette imperfection de soi martelée ad libitum, par l’autoportrait de l’artiste en petite fille inconsolable. […] L’irruption du sempiternel débat sur le réel dans l’écriture, et particulièrement l’autofiction, grippe un brin le suspense.” Mais, admet-elle, “la fin est carrément réussie, qui fait naître un doute savoureux : et si D’après une histoire vraie était une entreprise de manipulation de A à Z, où de Vigan s’autoscrutait et se parodiait en entomologiste ironique ? Une phrase comme « L’angoisse s’est répandue dans mon appartement comme une flaque de sang » en deviendrait géniale, ostensiblement de série B. C’est tout le talent de Stephen King : d’être à la fois diabolique et ludique, machine à créer du frisson sans prétendre au sacrifice.”

Christophe Boltanski
Christophe Boltanski Crédits : Radio France

A L’Obs, on a attendu la proclamation du prix Femina en brûlant des cierges et en croisant les doigts pour l'ami Boltanski, qui en plus d'être un collègue sympathique et un grand reporter à L'Obs, s'est lancé fin août dans la littérature en publiant l'un des meilleurs récits de la saison, consacré à l'étonnante histoire de sa famille.” Dès la fin août, Grégoire Leménager saluait dans le même Obs “un magnifique livre à la Perec, impeccablement construit, intelligent de la première à la dernière ligne, qui tient à la fois du jeu de Cluedo, du Journal d’Anne Frank et du grand reportage sur une étrange tribu française.” “Les Boltanski, explique Philippe Gélie dans Le Figaro, c'est une famille d'intellectuels qui n'a cessé de s'illustrer depuis trois générations dans la littérature, les arts et la recherche. […] On imagine qu'il fallait appartenir à cette lignée pour oser s'y frotter, sans quoi l'on risquait d'être intimidé. Mais là n'est pas la clef du roman de Christophe Boltanski, et celui qui attend le portrait fanfaron d'une antichambre de l'élitisme français sera déçu. La Cache est l'exact opposé d'une autocélébration : une plongée dans l'intime, le secret, le noyau, la mémoire d'un clan qui vit pelotonné autour de ses cicatrices et de ses codes, sans jamais les dévoiler. Pour raconter cette saga, il fallait en faire partie parce que c'est la seule façon de la connaître.” “Ce n'est pas si commun , relève Nathalie Crom dans Télérama : en choisissant de décerner leur prix à La Cache , c'est un premier roman qu'ont distingué les jurées du prix Femina. Mais La Cache est un coup d'essai exceptionnel, un livre d'une grande maîtrise formelle , estime-t-elle. Toute la beauté du livre de Christophe Boltanski tient à la façon, tout ensemble grave et cocasse, dont il ausculte l'origine et les symptômes de la névrose familiale, pour en nourrir un beau livre subtilement mélancolique et d'une remarquable profondeur.” “Récit magnifique dans sa construction comme dans son écriture – lâche, libre, légère” , pour Laure Buisson dans Marianne , “livre si vivant sur ce qu’on peut faire de sa peur de vivre” , pour Marie-Laure Delorme dans Le Journal du Dimanche , “bouleversant” pour Raphaëlle Leyris dans Le Monde , La Cache ne rencontre qu’une toute petite critique, signée devinez-qui, Philippe Lançon, de Libération : “C’est quand il sort de [l’hôtel particulier parisien de la rue de Grenelle], cet obscur huis-clos, excentrique, d’une liberté précieuse, naturelle et perpétuellement menacée, [que Boltanski] laisse l’écrivain derrière lui , regrette-t-il – le journaliste échouant alors à être davantage qu’un supplétif, destiné à fournir une étoffe factuelle aux souvenirs inaccessibles des autres. Dans la lignée, il est ainsi le premier à être allé dans le berceau familial de l’aïeul, Odessa – « une ville sans Juifs » où, ne trouvant aucune trace de ceux qui l’ont fuie, il peine à imaginer ce qu’il ne peut informer. Trop honnête pour inventer.” On a connu pire critique…

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