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Bulles chinoises

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Long Museum
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Retour sur Liu Yiqian, heureux acquéreur du Nu couché de Modigliani pour la somme de 170,4 millions de dollars. Un record qui cache une autre facette : certaines œuvres pourtant de haut niveau ne trouvent plus preneurs. Le marché de l'art commence-t-il à se fissurer ? La bulle spéculative va-t-elle exploser ?
Nous avons mentionné ici il y a quinze jours Liu Yiqian, l'ancien chauffeur de taxi devenu milliardaire à qui “on doit le record de 170,4 millions de dollars pour un nu couché de Modigliani chez Christie's, au début du mois de novembre. « Il a demandé si c'était un chef-d’œuvre. Quand on lui a répondu oui, il a dit : “OK, alors j'y vais” », raconte François Curiel, le PDG de Christie's Asie , à Roxana Azimi dans M le Magazine du Monde.

L'art occidental est une lingua franca et un sésame qui donne du lustre au « new money » Le self-made-man n'est pourtant pas le plus nanti des milliardaires. Le magazine Forbes le place en 239e position dans son classement des riches Chinois, avec une fortune évaluée à 1,39 milliard de dollars. Une paille à côté de son aîné, Joseph Lau, tycoon de Hongkong qui, lui, pèse 10,2 milliards de dollars. Justement, pour montrer l'étendue de sa richesse, ce dernier a acquis le 11 novembre un diamant bleu de 48,4 millions de dollars chez Sotheby's. Pourquoi, à quelques jours d'intervalle, ces deux hommes ont-ils montré leurs muscles aux enchères ? Pour se faire un nom. Suivant l'exemple de François Pinault et de Bernard Arnault, ils savent que les achats tonitruants d'œuvres, largement relayés dans la presse, valent toutes les campagnes de communication. Avant eux, en 2007, le magnat des casinos de Macao, Stanley Ho, avait défrayé la chronique en emportant un bronze rare issu du sac du Palais d'été à Pékin. Pour se mettre dans les petits papiers du Parti, il avait offert la sculpture à l'Etat chinois. La démarche de Liu Yiqian est tout autre. S'il a acheté le Modigliani, c'est pour l'accrocher dans son propre musée, à Shanghaï, où il compte exposer en 2019 sa future collection d'art moderne occidental. Plaire au Parti, c'est bien. Mais dans les affaires, il faut un ancrage global. Et p our toucher le grand monde, il faut se saisir de ses attributs. « Lors d'un dîner chez Laurent Dassault à Paris, autour de grands vins et de mets très fins, Liu Yiqian et sa femme ne posaient que des questions relatives à l'argent : le prix des vins, des tableaux au mur, de la maison. Comme s'ils se demandaient s'ils pouvaient se les payer », se souvient le galeriste de Pékin Hadrien de Montferrand. Et d'ajouter : « Liu a prouvé en achetant le Modigliani qu'il pouvait jouer dans la cour des grands et gagner. » L'art occidental est une lingua franca et un sésame qui donne du lustre au « new money ». Les hommes d'affaires nippons l'avaient bien compris dans les années 1980 en achetant qui Les Noces de Pierrette de Picasso, qui le Portrait du docteur Gachet de Van Gogh. Aujourd'hui, l'empire du Milieu a pris le relais. Depuis le début de cette année, les Chinois ont déjà dépensé pour 310 millions de dollars dans les ventes d'art moderne et contemporain de Christie's.”

Si ce n'est pas une bulle, cela y ressemble furieusement “Des prix fous, fous, fous , commente de son côté Jérôme Stern sur le Huffington Post : avec un Nu couché de Modigliani adjugé à New York 170,4 millions de dollars, le marché de l'art mondial atteint des sommets. Mais ce record spectaculaire cache une autre facette : certaines œuvres pourtant de haut niveau ne trouvent plus preneur. Fin de la spéculation ? , s’interroge-t-il. […] Avec 70% des œuvres vendues, soit un tiers de « ravalés », le marché semble être redevenu plus raisonnable, et les estimations pourraient être revues à la baisse après avoir été largement soutenues. Pas sûr : le taux d'œuvres qui ne trouvent pas preneur reste stable dans les grandes vacations, mais aujourd'hui, les acheteurs se montrent plus sélectifs, notamment les Chinois, acquéreurs à tout va, désormais atteints par la crise (toute relative) alors que les acheteurs américains et arabes continuent de surenchérir.” “Le système commence à se fissurer , estime également Corinne Scemama dans L’Express. Les abus se multiplient et certains collectionneurs connaissent des mésaventures qui refroidissent leur ardeur. Comme ce chef d'entreprise, fier de montrer son tableau à 15 millions d'euros, qui est tombé de haut lorsqu'un expert de ses amis lui a révélé qu'il l'avait payé a minima 3 millions de trop. Dès lors, même si le marché est tenu par de grands mécènes richissimes, le doute commence à s'installer, notamment chez certains fonds d'investissement, désormais plus prudents. Certaines œuvres délibérément surestimées, même signées Jeff Koons, ont du mal à trouver preneur. La chute peut être parfois brutale : porté au pinacle pendant plus d'une décennie, Damien Hirst a vu, en quelques années, sa cote s'effondrer. Certes, l'enfant terrible de l'art britannique a voulu aller trop loin, en inondant le marché de ses œuvres. Mais une telle dégringolade est aussi rude que surprenante. Si ce n'est pas une bulle, cela y ressemble furieusement. A force d'auto-entretenir le marché, de cautionner et de provoquer des hausses excessives – et parfois injustifiées – des prix, les marchands et les collectionneurs, emportés par leur élan, ont créé une situation critique. Comme en 1992, où les prix avaient décroché de 50% et où certains artistes, tel le Français Robert Combas, avaient vu la valeur de leurs toiles divisée par deux ou trois. Aujourd'hui, c'est la désaffection des amateurs d'art chinois qui peut servir de détonateur. Premier pays à investir, l'empire du Milieu vient de céder sa place aux Etats-Unis : en un an, ses recettes ont baissé de 860 à 542 millions de dollars, soit une chute de 37 %, selon le dernier rapport d'Artprice, publié début octobre. Si la Chine poursuit son désengagement, une nouvelle crise de grande ampleur n'est pas à exclure. En attendant, le petit monde de l'art contemporain préfère continuer de s'émerveiller de ces records sans cesse battus et de se réjouir des événements exceptionnels qui l'attendent. Comme d'habitude, ces nomades passionnés et cousus d'or se [sont précipités] à la Fiac, puis à Londres, New York ou Hongkong pour sortir, une fois de plus, leur chéquier, tout en levant leur coupe de champagne à la santé de Jeff Koons et des autres.”

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