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Ce que vous lirez (vraiment) pendant les vacances

5 min

Les vacances arrivant, journaux et magazines abondent de recommandations de lectures, mais mentionnent rarement ce qu'on lit vraiment sur les plages : les fameux best-sellers de l'été. Amazon, lui, l'a bien compris... “Voici donc venu le temps des vacances, de la paresse. Et du merveilleux ennui, si fertile, si riche de possibles et d’aventures intimes… , se réjouit Fabienne Pascaud dans son éditorial de Télérama. Mais comme on dit que l’oisiveté est la mère de tous les vices – au moins de bien des stress ! –, [Télérama , comme la plupart des journaux, a préparé à l’usage de ses lecteurs] un gai programme de lectures. Se perdre dans le récit d’un écrivain, voir autrement autre chose : quel beau moyen de trouver du neuf, de la couleur, et des épices à la vie.” “L’été est la période idéale pour lire ou relire , assure de même François Busnel dans un autre éditorial, celui du mensuel Lire. Que nous prenions le large ou que nous restions à quai, le temps s’étire différemment. Et il ménage les interstices dans lesquels peuvent se glisser nos meilleurs amis : les livres. […] Allez-y ! Lisez !” Et le mensuel de donner sa sélection des “plus belles nouveautés de l’été. Vous y trouverez votre bonheur , assure François Busnel, si le bonheur est ce que vous recherchez en compagnie des livres.” Gagnés par le même enthousiasme estival, “le Centre National du Livre et le ministère de la Culture lancent une nouvelle fête du livre pour la jeunesse – très bien ! , approuve Le Magazine Littéraire. Ils l’ont baptisée « Lire en short » – c’est idiot, mais c’est l’été : pourquoi pas ? Et l’ont assise sur trois « idées fortes », dont celle-ci : « Le livre et la lecture vont à la rencontre du public, et non l’inverse. » Heureux temps où les petits livres viennent à nous, peut-être en patins à roulettes, en tout cas en short.” “« Lire en short ». Et pourquoi pas en string ? Ça viendra , persifle Bertrand de Saint Vincent dans Le Figaro. La ministre s’adresse à la jeunesse et a pour ambition de sortir les livres des lieux de lecture pour les emporter vers les plages, les centres de loisirs… On ne saurait mieux dire que la culture est en vacance.”

Distraction coupable Oui, parce que c’est bien beau de faire le malin avec de belles listes de recommandations estivales, ce que liront vraiment vos lecteurs cet été sur les plages, Mesdames et Messieurs les critiques littéraires, ce sont plutôt ces livres “cachés dans les librairies de Saint-Germain-des-Prés, mais têtes de gondole dans les rayons des hypermarchés et des bureaux de tabac oubliés sur les bancs publics, mais objets de publicité dans les transports en commun vénérés par les lecteurs qui feront la queue dans les salons du livre de province pour rencontrer leurs auteurs, mais rarement lus sans quelque dédain, et comme une distraction coupable” , vous aurez reconnus les best-sellers, tels que décrits par Alexandre Gefen dans Marianne , qui s’est donné comme mission de faire “ce qu’aucun critique littéraire n’ose vraiment faire , selon lui : lire sans a priori les futurs best-sellers de l’été. A mille lieux de susciter le mépris et de nous faire rencontrer un storytelling attendu, de nous enfermer automatiquement dans des schémas de comportement, c’est plutôt, assure-t-il, la richesse et la variété de ces livres à succès qui frappent lorsqu’on ne leur impose pas des critères de valeurs hérités du XIXe siècle : ils empruntent des modèles efficaces et sexués comme ceux du roman sentimental, du policier ou de la science-fiction, pour nous aider à comprendre des situations morales ou des problèmes contemporains, et ils s’efforcent à réenchanter par l’ironie ou la tendresse la vie quotidienne. […] Les valeurs et la signification de l’existence n’y sont peut-être pas toujours interrogées avec la patience des « grands romans » et le style n’y a peut-être pas la finesse de la tradition de la grande prose française aristocratique, mais cette littérature prend le risque de penser l’ordinaire. […] Lorsqu’on ne prend pas comme critère a priori de la littérature l’idée de son inutilité et de son inaccessibilité, et que l’on n’écrase pas toute fiction contemporaine avec les romans de Stendhal ou de Céline, voilà bien ce que l’on attend de la littérature d’imagination, n’est-ce pas ? , conclut le critique de Marianne , qui s’interroge : Alors, pourquoi tant de mépris ?”

Qu'auraient fait Leon Tolstoï et Marcel Prosut s'ils avaient connu Kindle ? Amazon partage manifestement ce point de vue. “Imaginez , propose Kim Hullot-Guiot dans Libération : vous téléchargez un bouquin sur votre liseuse, et l’auteur est payé en fonction du nombre de pages que vous avez lues. Un peu comme si le cuisinier qui a préparé votre bavette-salade de midi était moins payé si vous ne finissiez pas votre assiette. C’est le nouveau modèle de rémunération qu’Amazon [expérimente, depuis le] 1er juillet. Les auteurs auto-édités présents sur la plateforme culturelle, dont les ouvrages sont lisibles via Kindle Unlimited – genre de Netflix du livre où vous pouvez en consulter autant que vous voulez pour moins de 10 euros mensuels – ou Kindle Online Lending Library, seront plus ou moins rémunérés selon que les lecteurs aient terminé leur bouquin ou non. A chaque fois qu’un livre sera téléchargé, Amazon saura combien de temps chaque page reste ouverte et pourra établir si elle a été ou non vraisemblablement lue. Tant pis pour toi, Leon Tolstoï, tu n’avais qu’à faire plus concis si tu voulais qu’on le finisse, ton Guerre et Paix .” “S'il s'était auto-édité via la plateforme culturelle Amazon, Marcel Proust et ses digressions sur la délicatesse de l'arête des pommettes d'Albertine aurait sans doute eu des comptes désagréables à rendre à son banquier” , commente de même Véronique Richebois dans Les Echos , qui rappelle toutefois que “sur le papier, [Amazon] n'invente rien, reprenant les recettes des feuilletonistes du XIXe siècle, Eugène Sue et Les Mystères de Paris en tête. Mais avec ces exigences commerciales qui n'ont rien à envier aux rebondissements obligés des séries ou des émissions TV de début de soirée, on peut s'interroger sur les chances à venir des « écrivains de rupture ».” Certes, mais c’est l’été, “le temps des vacances, de la paresse. Et du merveilleux ennui, si fertile, si riche de possibles et d’aventures intimes…” , alors les « écrivains de rupture » , franchement…

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