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Crocodiles & moraline

5 min

La bande dessinée, n’en déplaise à certains, est un art comme les autres. La preuve ? Elle est, comme tous les autres, la cible de toutes sortes de Tartuffe. Fin novembre, à Toulouse, la municipalité abandonne l’exposition Projet crocodiles sur le machisme de rue. Projet crocodile est à l’origine une bande dessinée de l’artiste franco-belge Thomas Mathieu , explique alors Aline Pénitot sur le site Regards.fr. Visibles sur le tumblr de la BD (et sous le titre Les Crocodiles aux éditions du Lombard), ses dessins racontent des histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire. Les hommes sont représentés en crocodiles verts, alors que les femmes sont croquées de manière réaliste en noir et blanc. Pour Thomas Mathieu, « le crocodile, c’est pour moi une image qui englobe de nombreuses idées comme le privilège masculin, le sexisme, les clichés sur le rôle de l’homme et la virilité, et même la peur de croiser quelqu’un dans la rue sans savoir s’il va vous faire du mal ». Jean-Luc Moudenc, le maire UMP et président de Toulouse-Métropole, juge bon d’arbitrer en faveur du retrait du projet le 17 novembre dernier. Les élus socialistes parlent alors de censure, en vain. Julie Escudier, élue UMP, qui trouve les images « trop crues », déclare à France 3 : « Qui voit ces planches concrètement ? Les enfants, les adolescents, comment est-ce que ça peut-être perçu ? Est-ce qu’on traite la violence par la violence ? Est-ce que c’est la façon de concevoir la présentation pour faire en sorte d’endiguer ou de lutter contre les violences ? » Si quelques dessins du tumblr peuvent paraître un peu trash, les planches qui devaient être exposées dans les rues de Toulouse avaient été choisies par la Ville. Elle n’a pas cru bon de prévenir Thomas Mathieu. La bande dessinée Les Crocodiles dévoile la réalité du harcèlement de rue, elle met en scène des situations ordinaires d’agressions verbales ou physiques, de machisme et de sexisme courant. Elle est basée sur des témoignages réels. Elle indique aux femmes de multiples manières de répondre à ces violences. Nathalie Van Campenhoudt, éditrice, déclare à Livres Hebdo : « La BD Les Crocodiles participe, à sa manière, à un des combats selon moi majeurs de ce début de XXIe siècle, à savoir la lutte contre tous les comportements visant à imposer une domination aux femmes simplement parce qu’elles sont femmes, contre la violence physique et symbolique à laquelle les femmes sont encore trop souvent confrontées dans leur vie quotidienne. » Les conséquences d’une telle annulation sont doubles , estime Regards.fr. La municipalité ne fait pas que dénier aux adolescents le droit d’être sensibilisés aux combats pour l’égalité par son geste politique, elle légitime le sexisme au moment même de la Journée internationale des violences faites aux femmes.”

Une autre bande dessinée avec des crocodiles dedans fait, elle aussi, et depuis longtemps, l’objet de tentatives de censure. “Plus de quatre-vingts ans après sa sortie, voilà qu’on cherche à interdire Tintin au Congo, s’effare notre confrère en Dispute Laurent Nunez dans Marianne. Le deuxième album le plus vendu de Hergé (près de 10 millions d’exemplaires) déplaît fortement aux membres du Groupe d’intervention contre le racisme, qui ont fait irruption dans un grand magasin culturel de Paris, début décembre, pour apposer un sticker triangulaire, orné d’une tête de mort, sur l’album incriminé. On pouvait y lire : « Produit toxique. Relents racistes. Peut nuire à la santé mentale. » Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires, est allé jusqu’à définir la première aventure du reporter belge comme « particulièrement raciste et subtilement négationniste ». En cause ? Le parler « petit nègre » de certaines bulles, l’attitude paternaliste des personnages européens, à l’opposé du caractère dolent des héros congolais. Le collectif reproche surtout à l’album ce qu’il ne dit pas : Hergé ne dénonce pas, en effet, la cruauté effarante du régime colonial du roi Léopold II de Belgique. Certes , rappelle Laurent Nunez, Hergé dessina ces planches en 1931, et sous l’influence de l’abbé Wallez. Mais le jeune artiste (il avait alors 23 ans) n’obéit tout de même pas aveuglément à la feuille de route de son directeur. Et lorsque l’album fut colorisé, dès 1946, il n’hésita pas à retoucher encore quelques cases, et à supprimer tout ce qui lui semblait regrettable. La leçon d’histoire de Tintin, « Je vais vous parler de votre patrie : la Belgique », devint ainsi une innocente leçon de mathématiques. C’est donc déjà un album caviardé que nous lisons, et que nous offrons à nos enfants. Que supprimer encore ? Quelles pages arracher ? Et après Tintin au Congo, pourquoi pas Coke en stock, ou Tintin au pays de l’or noir, ou l’Etoile mystérieuse, tout aussi moqueurs et caricaturaux ? Allons ! Voyons plus grand. Plusieurs pistes s’ouvrent pour ces collectifs nourris à la moraline : la parité n’est pas respectée dans les aventures d’Astérix (moins de 5 % de femmes), l’Assommoir donne une image désastreuse des ouvriers (tous alcooliques), Meursault tue un Arabe dans l’Etranger – et on me dit , ajoute le chef des pages culture de Marianne, qu’il y a dans Madame Bovary des propos insultants sur les jeunes femmes qui viennent de se marier. La grandeur d’une nation libre, c’est qu’elle n’hésite jamais à regarder en face ses anciennes turpitudes. Gardons-nous cependant d’examiner en permanence le passé avec les lunettes du présent. Mettons en perspective mais gardons-nous des vains procès anachroniques.” Des vains procès tout court, pourrions-nous ajouter…

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