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Piotr Pavlensky sort libre du tribunal Meschansky, le 8 juin 2016

De Quimper à Moscou, défaites et victoires de l'art contemporain

6 min

Le Quartier, à Quimper, c'est fini : le maire a définitivement retiré sa subvention. Fin heureuse en revanche pour l'actionniste russe Piotr Pavlensky : il est sorti libre du tribunal, mais écope d'une lourde amende pour "destruction d'objet au patrimoine culturel".

Piotr Pavlensky sort libre du tribunal Meschansky, le 8 juin 2016
Piotr Pavlensky sort libre du tribunal Meschansky, le 8 juin 2016 Crédits : MAXIM ZMEYEV - Reuters

Epilogues, pour deux feuilletons déjà abordés ici. On le craignait (voir la revue de presse d’il y a deux semaines), c’est fait. “La ville de Quimper a annoncé [le 7 juin] qu’elle ne subventionnera pas son centre d’art contemporain, une décision qui condamne le Quartier à la fermeture en fin d’année, a-t-on lu dans La Croix. « C’est atterrant et révoltant. Je suis sous le choc », a réagi [mardi dernier] Jean-Yves Crichemore, son président. L’Etat, le 2 juin, avait pourtant proposé d’apporter 20 000 € supplémentaires au Quartier, et 100 000 € au conservatoire de musique de la ville.” “En ce 10 juin, l’ambiance est maussade esplanade François-Mitterrand à Quimper, rapporte l’envoyé spécial du Monde, Jean-Jacques Larrochelle. Un demi-millier de personnes, silencieuses, se tiennent devant le bâtiment du centre d’art contemporain Le Quartier. Ils ont répondu à l’invitation du Collectif Quimper CultureS, initiateur d’une pétition opposée à sa fermeture. C’est aussi jour de vernissage, le dernier. « Un vernissage doit être une fête, soupire face à la foule Patrick Le Quinquis, ancien président du tribunal de grande instance de Quimper, membre du conseil d’administration du Quartier. Ce ne sera pas le cas. Ce vernissage sera teinté d’une profonde mélancolie. » […]

Une des institutions culturelles bretonnes les plus vivantes

Cette décision scelle la disparition d’une des institutions culturelles bretonnes les plus vivantes, créée il y a vingt-cinq ans. L’offre artistique dans le département va s’en trouver sérieusement altérée. Pour justifier sa décision, prise lors d’un bureau municipal où ne siègent que le maire et ses adjoints, Ludovic Jolivet invoque les restrictions budgétaires dues à la baisse des dotations de l’Etat. C’est d’ailleurs l’adjoint aux finances, Georges-Philippe Fontaine, qui est chargé de répondre aux médias. « On a voulu éviter de faire du saupoudrage, explique-t-il. On a supprimé la subvention du Quartier pour consolider l’offre culturelle de la ville qui est suffisamment importante. » Et d’ajouter selon une drôle de logique : « Il n’y a pas de musée paléontologique à Quimper, personne ne s’en plaint. Il n’y aura plus de centre d’art contemporain. » […] Si la prise de parole de Patrick Le Quinquis fut teintée d’émotion, celle de la vice-présidente du conseil départemental, Armelle Huruguen, fut plus offensive. L’élue a parlé d’un « choix politique unilatéral » de la part du maire. Et a souhaité « qu’un projet alternatif voie le jour ». Le vice-président du conseil régional de Bretagne à la culture et à la communication, Jean-Michel Le Boulanger, a dénoncé une décision « injuste, brutale et méprisante ». Il ne peut admettre la justification comptable de Ludovic Jolivet : « La fabrique politique est basée sur la réflexion, sur du sens et des valeurs, et non pas sur de simples effets mécaniques. » Le directeur de la DRAC, Jean-Loup Lecoq, l’a dit autrement : « Dans une période de contrainte budgétaire, la culture est un choix. »”

Un patrimoine culturel... de 2008

Bonne nouvelle en revanche, et épilogue là encore d’un autre feuilleton qui nous a beaucoup occupé ici : “l’artiste actionniste Piotr Pavlensky a été libéré le 8 juin à midi après sept mois de prison dont deux semaines en hôpital psychiatrique, annonce Emmanuel Grynszpan, le correspondant à Moscou du Journal des Arts. Le tribunal Meschansky de Moscou l’a reconnu coupable de « destruction d’objet appartenant au patrimoine culturel », et l’a condamné à verser une somme de 980 000 roubles (soit 13 524 euros) au lieu des deux ans de prison qui menaçaient l’artiste au début du procès. Au petit matin du 9 novembre 2015, comme on l’a souvent raconté ici, Pavlensky avait aspergé d’essence une porte du siège de la sécurité d’Etat (FSB, ex-KGB), avant d’y mettre le feu et de se poster devant la porte, sous l’objectif de deux journalistes. Cette performance intitulée « menace », dénonçait le « terrorisme du FSB » et était dédiée au metteur en scène ukrainien Oleg Sentsov, condamné l’année dernière par la justice russe à 20 ans de prison pour terrorisme. La juge Elena Goudochnikova a réduit l’amende réclamée par le parquet (1,5 millions de roubles) et lui a épargné une incarcération plus longue, arguant que le prévenu a déjà purgé sept mois de prison préventive, qu’il s’agit de la première condamnation pénale et que Pavlensky est père de deux enfants. […] Plusieurs observateurs du procès ont vu du cynisme dans l’accusation faite à Pavlensky de « destruction de patrimoine culturel ».” Ça “ne manque pas de sel, estime ainsi Iegor Gran dans Charlie Hebdo. La porte, qui a réellement souffert, a été fabriquée en 2008, donc pas vraiment « historique ». Pressé de questions à ce sujet, le procureur a précisé qu’il fallait considérer la porte et le bâtiment comme un tout, la Loubianka étant en elle-même un patrimoine historique, car « ici ont été maintenues en détention de nombreuses personnalités de la science et de la culture ». Torturer Meyerhold et Babel s’apparente en effet à un véritable trésor national.” « On peut donc méthodiquement détruire la culture et se nommer soi-même monument culturel », a ironisé, à l’issue de son procès, Piotr Pavlensky, cité par Le Monde.

L'Etat russe mal à l'aise

“« L’État est mal à l’aise sur le cas Pavlensky », note [dans Le Journal des Arts] l’historien et critique d’art Andreï Erofeev. « Il est déjà devenu le plus connu des artistes russes contemporains, mais ils ne sont pas prêts à lui pardonner son action contre le FSB, car sur le plan symbolique, ce qu’il a fait est impardonnable, c’est une véritable déclaration de guerre. Mais d’un autre côté, le pouvoir ne veut pas l’emprisonner, comprenant que c’est justement là le souhait de Pavlensky. Ils aimeraient le neutraliser, mais ne savent pas comment. Il est le premier à franchir la frontière entre le symbolisme et le réel. Il est plus proche des résistants qui s’immolent que des actionnistes viennois, qui simulaient le sang ». […] La figure de Pavlensky divise profondément la classe politique russe. [Il y a deux semaines], le ministre de la Culture russe Vladimir Medinsky avait décrit Pavlensky comme un « malade mental ». […] Le chef de file des opposants russes Alexeï Navalny s’est lui réjouit sur son blog de la libération de Pavlensky et a salué « une victoire de l’art contemporain russe ».” Pour une fois que l’art contemporain remporte une victoire…

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