LE DIRECT

Défense des territoires de la République

5 min

"Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de récits : c’est indispensable à l’existence même d’une société laïque" , tel est le cri lancé par des metteurs en scène et directeurs de CDN, qui défendent leurs théâtres comme "territoires de la République" . Et pendant ce temps, le ministère de la Culture semble lâcher la Parole errante d'Armand Gatti... « Le théâtre reste une idée neuve en France » , assurent, dans un point de vue publié par Le Monde , des metteurs en scène et membres du bureau de l’Association des Centres dramatiques nationaux, comme Cécile Backès, Jean Boillot, Benoît Lambert, Arnaud Meunier, Arthur Nauzyciel ou encore Christophe Rauck, autant de “f emmes et hommes de théâtre, directrices et directeurs d’établissements publics dédiés à la création et à la transmission de l’art théâtral, [qui se revendiquent] les héritiers de ces politiques par lesquelles notre société républicaine s’est construite. Nous sommes les héritiers, plus particulièrement, de la politique en faveur des arts et de la culture inaugurée au lendemain de la guerre, et dont le mouvement de décentralisation théâtrale a vu naître les premiers postes avancés , précisent-ils. La conviction était claire, alors, tant dans la société que parmi ses représentants élus, qu’il fallait des récits et des poètes pour surmonter les blessures du conflit et les heures noires de la collaboration. Avec une ferveur militante, les directeurs des premiers centres dramatiques nationaux se sont battus pour offrir à tous un art théâtral lui aussi libre, égalitaire et fraternel, parce que cela leur semblait essentiel pour réinventer la société. La ferveur qui les animait est encore la nôtre , poursuivent les signataires. Comme eux, nous croyons encore qu’il faut beaucoup d’art pour faire une société.

Des chambres d'écho Depuis le 7 janvier, les spectateurs qui fréquentent nos théâtres sortent fréquemment des salles en disant : « c’est incroyable comme cela résonne avec ce qui vient de se passer. » Le plus étonnant vient de ce que cette affirmation peut être énoncée à l’issue de spectacles extrêmement différents, et sans aucun rapport direct avec les attentats. Mais c’est aussi que les récits et les représentations du théâtre sont d’abord des chambres d’écho, ouvertes aux événements du monde, et qui permettent de les méditer. Les récits portés par les acteurs n’existent que dans la rencontre avec ceux que les spectateurs portent en eux. Et c’est pourquoi le théâtre, dans la variété immense de ses formes et de ses représentations, reste toujours, et presque fatalement, un art de son temps : parce qu’il n’est qu’un récit possible offert à l’imaginaire des spectateurs de son époque, un outil possible pour leur permettre de penser et d’affronter le présent. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de récits. Nous avons besoin de récits infiniment multiples, de représentations et de formes les plus diverses possibles. Nous avons besoin de maintenir ouvert l’espace des variations et des interprétations, nous avons besoin de doutes et d’incertitudes. Le fondamentalisme ne prospère qu’en imposant un sens unique aux textes et au monde, en pourchassant tous les actes et tous les discours qui prétendent faire varier le sens ou le faire jouer.

Reconquérir des espaces publics Oui, plus que jamais, nous avons besoin de récits : c’est indispensable à l’existence même d’une société laïque. C’est pourquoi nous disons qu’aujourd’hui, le théâtre est une idée neuve en France. Nous disons que les fables et les simulacres de cet art archaïque, si modestes et fragiles soient-ils, auront leur rôle à jouer dans l’invention de la France « d’après », parce qu’ils contribuent à l’entretien public de l’imaginaire dont notre société à si ardemment besoin. […] Si nous voulons réinventer la société, si nous voulons donner une chance à la France « d’après », il nous faut reconquérir des espaces publics. Des espaces laïcs et libres, protégés de la pression violente des intérêts privés, qu’ils soient religieux ou économiques. Des espaces où déployer des récits et développer des imaginaires. Des espaces où élaborer l’espoir d’un monde habitable. C’est un combat urgent, et c’est un combat politique. Les théâtres que nous dirigeons appartiennent résolument à ces espaces-là , conclut le collectif. Et ils seront, comme toujours dans leur histoire, de ce combat-là. Ils sont plus que jamais des territoires de la République.”

Soixante années de travail et de création liquidées ? Un territoire de la République, c’est sans doute ainsi qu’on pourrait également qualifier La Parole errante, coopérative de création fondée par Armand Gatti et Jean-Jacques Hocquard en 1985, et installée à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, depuis 1995. “Véritable lieu de rencontres, de création et de partage, ce hangar, qui abrita en son temps les studios de Méliès, bénéficie d’un bail avec le conseil général de la Seine-Saint-Denis jusqu’en mai 2016. La coopérative, avec ou sans lieu, est subventionnée à hauteur de 330 000 euros par le ministère de la Culture, et ce, depuis trente ans. Cette année, il est prévu d’y accueillir 18 compagnies en répétition, des interventions dans 17 collèges et lycées d’Île-de-France, l’animation d’une radio lycéenne sur Internet, un stage de metteurs en scène, une exposition, ainsi que plusieurs festivals de danse, musique, arts visuels… Mais aussi l’archivage complet de tout le travail de Gatti, soit des milliers d’heures de vidéos et de bande-son, et une centaine de mètres de rayonnages de documents de toutes sortes (manuscrits, correspondances, dessins, maquettes, affiches…) représentant soixante années de travail et de création, afin de le remettre à la BNF. Mais voilà. Aux dernières nouvelles, nous apprend L’Humanité, les subventions annoncées sont de 160 000 euros en 2015 et 40 000 euros en 2016. « Nous comprenons les contraintes budgétaires, d’où notre volonté de tout finir d’ici à la fin 2015, mais dans des conditions honorables. “Liquidation” est-il le mot par lequel s’achèvera l’aventure de La Parole errante ? » s’interroge Jean-Jacques Hocquard.” Les idées neuves, comme les territoires, sont un combat permanent…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......