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Dégradation et appropriation

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Deux questions artistico-juridiques au programme : peut-on se faire justice soi-même, en s'attaquant à un tableau qu'on déclare être un faux ? Peut-on s'approprier les photos d'autrui, du moment qu'elles sont sur Instagram ? Voyez les réponses, en actes, de Bernard rancillac et Richard Prince... “Le peintre français Bernard Rancillac, 83 ans, cofondateur en 1964 avec Hervé Télémaque et quelques autres du mouvement de la figuration narrative, a été arrêté par la police belge mardi 9 juin à Bruxelles, et a passé six heures en garde à vue. Il est accusé , expliquent Harry Bellet et Jean-Pierre Stroobants dans Le Monde, d'avoir dégradé un tableau exposé dans la galerie récemment ouverte par Valérie Bach, à La Patinoire royale, qui figure dans une exposition organisée par l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, jusqu'au 31 décembre. L'artiste conteste la paternité de cette toile qui lui est attribuée, intitulée Hommage à Picasso. Il y a inscrit au feutre : « Ceci est un faux, B. R. »

"Jamais fait, jamais vu. C'est un faux Rancillac." Dès le 18 mai, soit deux semaines après l'ouverture de l'exposition, l'artiste avait publié sur son compte Facebook la photographie de deux œuvres exposées sous son nom. L'une, datée de 2007, est intitulée Mes chéries, je ne vous oublie pas. A côté de la reproduction, le peintre a écrit : « Jamais fait, jamais vu. C'est un faux Rancillac. Non répertorié dans le catalogue raisonné. Jamais exposé, vendu ou offert. Découvert dans le catalogue de La Patinoire royale de Bruxelles que le commissaire a pris soin de ne pas m'expédier. » La reproduction de l'autre, celle qu'il a graffitée le 9 juin, est commentée ainsi : « Cet “hommage à Picasso” n'a pas été peint par moi. (…) Je ne l'avais jamais vu avant de le découvrir dans le catalogue de La Patinoire royale à Bruxelles. C'est un faux. » Alerté, le directeur de la galerie, Constantin Chariot, est « tombé des nues. J'étais d'autant plus surpris que j'avais des photos, prises par l'ex-compagne de Rancillac et montrant ce dernier en train de peindre le tableau concerné ».” Le peintre affirme au Monde que c’est sa compagne qui serait l’auteur des présumés faux, d’autres y voient “le triste résultat d’une querelle conjugale.”

"Il n'y a que moi qui peux savoir si c'est un faux ou pas." “Quoi qu'il en soit, la démarche est surprenante : un artiste qui s'estime victime d'un faussaire peut en avertir la police, laquelle saisit l'œuvre litigieuse, qui est généralement détruite ensuite. Bernard Rancillac a préféré se faire justice lui-même. « Un acte un peu héroïque, commente le commissaire de l'exposition, Jean-Jacques Aillagon, romantique, une part de bravade. Je ne peux pas l'absoudre, mais ça me fait de la peine. » Pour sa part, Constantin Chariot juge le cas clinique : « Je ne l'ai pas trouvé dans son état normal, il me semblait atteint de sénilité. » Joint par téléphone à son atelier d'Arcueil, dans la région parisienne, où il est retourné après sa garde à vue, Bernard Rancillac, s'il semble secoué par l'expérience, peu banale pour un octogénaire, réplique apparemment très lucidement : « Il n'y a que moi qui peux savoir si c'est un faux ou pas. » […] Le peintre risque une mise en examen pour dégradation avérée d'une propriété d'autrui. […] L'artiste a demandé à ses vieux compagnons de route de retirer leurs œuvres, en signe de solidarité. Il n'est pas certain qu'il soit entendu, vu le succès de la manifestation depuis son ouverture. L'exposition de La Patinoire royale est pourtant intitulée « La résistance des images ».”

Prince se paie vraiment la tête des gens Et s’il en est bien un à qui aucune image ne résiste, c’est l’artiste américain Richard Prince. Il “a à peine gagné son procès (en appel) – concernant l’autorisation ou non de reproduire et de peinturlurer les portraits de rastas jamaïquains photographiés à l’origine par Patrick Cariou – qu’il déclenche à nouveau l’indignation. Collective, cette fois. Appropriationiste un jour, appropriationiste toujours, Prince , explique Judicaël Lavrador dans Libération, s’est servi sur les comptes Instagram de 37 personnes pour en faire des captures d’écran incluant le fil des commentaires, où le sien figure toujours en bonne place. Tout cela sans demander l’autorisation à quiconque, et surtout pas à leurs propriétaires. Lesquels sont des célébrités ou des anonymes, ses amis (Pamela Anderson) ou des inconnus. Ce qu’on lui reproche, ici ou là (sur le Web surtout), tient en trois points, votre honneur : les images qu’il reprend ne lui appartiennent pas, elles sont d’ordre privé, ou au moins doivent rester dans l’espace de la communauté Instagram. Ensuite, elles sont relativement osées et trahissent un goût un peu louche pour les filles jeunes et sexy. Mais surtout, là où, croit-on, Prince se paie vraiment la tête des gens, c’est que de leur tête il fait de l’argent. Exposées l’automne dernier chez Gagosian, à New York, les toiles se sont vendues à 90 000 dollars (près de 82 000 euros) pièce. Du coup, certains des propriétaires de ces photos ripostent et les vendent à leur tour, cassant les prix (et ainsi, espèrent-ils, la cote de l’artiste) : 90 dollars la repro, enrichie d’un nouveau commentaire qui permet au propriétaire d’avoir le dernier mot.

Malentendu On peut de fait penser ce que l’on veut du tarif, considérer que c’est surévalué et contraire à la gratuité érigée en principe sur les réseaux sociaux. On peut d’ailleurs légitimement le penser de toutes ces œuvres qu’acquièrent à des prix délirants les hyperriches collectionneurs. Mais il est aussi et surtout permis de se demander ce que fabrique Prince.” S’ensuit [une longue et très intéressante analyse de la démarche de l’artiste](Prince se paie vraiment la tête des gens), “qui reformule notamment , pour le critique de Libération , les modalités du portrait pictural” , et se conclue ainsi : les sujets, puisqu’ils publient eux-mêmes leur portrait, sont censés s’y reconnaître, voire s’y admirer au moins un temps. Ce qu’Instagram permet, c’est de réactualiser, dès le lendemain, ce que vous avez bien voulu montrer aujourd’hui. Ce que ne permet pas un tableau censé durer pour toujours. Le malentendu ou la gêne créé par Prince pourrait bien venir de cette vertu du tableau ; il est fait pour durer, on ne peut guère revenir dessus, le retoucher, et amender sa propre image.” Ou alors, tel Bernard Rancillac, intervenir dessus in situ, à ses risques et périls…

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