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Des œuvres qui heurtent et secouent

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En Chine, on peut attaquer en justice une actrice pour avoir "regardé trop intensément" un citoyen à travers son téléviseur. En France, on se contente de protéger les mineurs des films qui peuvent le "heurter" . Mais n'est-ce pas justement la fonction d'une oeuvre d'art ? “Lyes Salem , a-t-on lu il y a quinze jours dans Le Figaro, a retiré son film L’Oranais, sélectionné au festival israélien d’Ashdod (qui s’est déroulé du 8 au 11 juin). Cette décision, prise à la suite d’une réaction hostile des autorités algériennes et de pressions palestiniennes, a été annoncée par le réalisateur dans le quotidien El Watan. « Si je suis profondément convaincu que l’on peut boycotter beaucoup de choses mais pas la culture, écrit Lyes Salem, je me range de leur côté parce que malgré toutes les nuances que je pourrais apporter, c’est tout d’abord à leur camp que j’appartiens. »

Homicide S’il en est un qui sait toujours à quel camp il appartient, c’est bien Spike Lee. “Depuis une semaine, nous apprend une brève de Libération, [le cinéaste] filme son nouvel opus au casting de luxe (Kanye West, Common, Samuel L. Jackson, etc.) consacré à la guerre des gangs à Chicago, comme le rapporte le Guardian. La ville connaît un taux d’homicides (plus de 500 meurtres en 2012, et au-dessus de 400 en 2013 et 2014) comparable à celui d’un pays en guerre. D’où le surnom « Chiraq » (rien à voir avec Jacques), contraction de Chicago et Iraq, popularisé par des gansgta-rappeurs, dont Chief Keef. Un nom que Spike Lee s’est approprié pour titrer son film, au grand dam des autorités locales et des associations de victimes, qui jugent l’appellation stigmatisante.”

Dommage spirituel S’ils portent plainte, celle-ci sera toujours moins surréaliste que celle qui, nous informe le Guardian, frappe la très bankable actrice chinoise Zhao Wei […] pour avoir « regardé trop intensément » un citoyen à travers son téléviseur, lui causant un « dommage spirituel ». Une affaire emblématique de la multiplication des doléances frivoles, conséquence d’un nouveau décret rendant le rejet des plaintes plus difficiles pour le parquet et censé mettre fin au clientélisme. En vigueur depuis le 1er mai, ce texte a entraîné une augmentation des plaintes de 29 %, soit un million de cas supplémentaires.”

Torture et barbarie Presque aussi surréaliste, la b elle réactivité du Conseil d'Etat , là encore rapportée par Libération, qui a jugé [le 1er juin] que le film Saw 3D (vous savez, la suite de Saw 6 , qui aurait dû s’appeler Saw 7 ) , sorti en France le 10 novembre 2010 et vu par plus de 560 000 spectateurs en salles, « comportait de nombreuses scènes de très grande violence, filmées avec réalisme et montrant notamment des actes répétés de torture et de barbarie ». En conséquence, il a décidé de l'annulation du visa d'exploitation délivré alors par le ministère de la Culture assorti d'une interdiction au moins de 16 ans. Cette décision impose un réexamen du dossier par le ministère de la Culture et la délivrance d'un nouveau visa. Avec cette fois-ci, une interdiction à tous les mineurs. La décision « n'implique cependant pas que le ministre de la culture prenne les mesures nécessaires pour retirer le film litigieux des salles », précise le Conseil. En même temps, près de cinq ans après la sortie, on voit mal comment la situation aurait pu se présenter…”

Promouvoir à la manoeuvre “L'interdiction de Saw 3D aux moins de 18 ans , rappelle Isabelle Régnier dans Le Monde, est le résultat d'un long combat mené par l'association Promouvoir, qui s'est pourvue en cassation après avoir été déboutée une première fois par le tribunal administratif, puis en appel. Cette association, qui se donne pour objectif de « promouvoir les valeurs judéo-chrétiennes », entend militer « en faveur de la dignité de l'homme, de la femme et de l'enfant » et faire obstacle, entre autres, « au viol », à « l'homosexualité », à « la pornographie », était déjà à la manœuvre dans l'affaire Baise-moi, en 1999, quand fut sortie des oubliettes la catégorie des films interdits aux moins de 18 ans mais non classés X. En 2008, elle a obtenu d'y faire intégrer Quand l'embryon part braconner, de Koji Wakamatsu, et en 2014, à l'issue d'un référé, de rehausser le degré d'interdiction du Nymphomaniac de Lars von Trier, qui passa de 12 à 16 ans pour le premier volet et de 16 à 18 ans pour le second. Agnès Tricoire, déléguée de l'Observatoire de la liberté de création, s'alarme des termes de la motivation de cet arrêt, qui va faire jurisprudence, et surtout de la mention selon laquelle le film serait « susceptible de heurter la sensibilité des mineurs ». « C'est terriblement large, outrageusement subjectif ! La porte ouverte à toutes les interprétations… », prévient-elle.

"Que va-t-il se passer quand un nouveau Taxi Driver sortira en salles ?" L'arrêt, en outre, serait contestable au regard de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, qui « se fonde sur le fait que les œuvres peuvent heurter, qu'elles ont vocation à nous secouer ». S'alarmant du fait que Promouvoir obtienne de plus en plus souvent gain de cause, elle parle d'un « système au bord de l'implosion ». Un sentiment que partage une bonne partie du milieu du cinéma, comme le distributeur Daniel Chabannes qui constate déjà, depuis trois ans qu'il y siège, un durcissement tendanciel des positions de la commission de classification des films. « Mais si un juge peut décider à notre place, dit-il, je me demande à quoi sert la commission. » Membre de la Société des réalisateurs de films, le cinéaste Christophe Ruggia se dit « atterré par cette réponse du Conseil d'Etat », qui s'inscrit, selon lui, dans un climat de « droitisation » de la société, où les cas de censure se multiplient – de manière spectaculaire depuis les attentats de janvier. Il note que le cas particulier de Saw 3D – film de genre, sorti il y a cinq ans – risque de ne pas susciter de levée de boucliers. « La question maintenant, s'inquiète-t-il, c'est de savoir ce qu'il va se passer quand un nouveau Taxi Driver sortira en salles. »

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