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Même Amélie Nothomb n'a signé qu'une poignée d'ouvrages à Livre Paris 2016

Diminution (des revenus des écrivains, et de la fréquentation de Livre Paris)

5 min

La première étude de grande ampleur du ministère de la Culture sur les revenus des auteurs montre une précarisation du métier. Parallèlement, la fréquentation de Livre Paris, ex-Salon du Livre, accuse une baisse continuelle. La contestation viendra-t-elle des auteurs, ou des éditeurs ?

Même Amélie Nothomb n'a signé qu'une poignée d'ouvrages à Livre Paris 2016
Même Amélie Nothomb n'a signé qu'une poignée d'ouvrages à Livre Paris 2016 Crédits : Laurent Benhamou - Sipa

“Le Salon du livre de Paris sera-t-il le lieu de la contestation ?, s’interrogeait Sophie Joubert dans L’Humanité, le jour de l’ouverture de la manifestation. […] Les auteurs sont-ils plus pauvres qu’avant ? « On ne peut pas dire qu’ils roulent sur l’or », dit Vincent Monadé, directeur du Centre national du livre, le CNL, se basant sur la photographie des revenus des auteurs affiliés à l’Agessa sur l’année 2013, réalisée dans le cadre d’une étude de grande ampleur publiée [le 16 mars] par le ministère de la Culture. […] « Précaire », « passionnant », « difficile » et « mal payé » sont les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des affiliés interrogés, une population qui tente de vivre de sa plume même si 36 % exercent encore un métier secondaire. Sur la seule base des à-valoir et des droits d’auteur, le revenu médian est de 15 529 euros par an, soit 1,15 fois le Smic, une moyenne qui recouvre une grande variété de situations.”

Une gymnastique permanente, difficile à concilier avec l'écriture

“« Finalement je vous déconseille d’embrasser cette profession », résume avec humour l’écrivain Olivier Cadiot dans un chapitre de son dernier livre, Histoire de la littérature récente, consacré à l’âpreté de la vocation littéraire. Et encore, note Sabine Audrerie dans La Croix, il n’y parle « que » d’écriture… L’étude d’ampleur publiée à l’occasion du Salon du livre le montre : l’angoisse de la page blanche n’est pas le pire du quotidien de l’homme de plume. […] La plupart ne vivent pas de leur plume mais de « revenus accessoires » liés à leur activité d’auteur : lectures, rencontres, ateliers, résidences… Ouvrant son agenda noirci d’engagements professionnels, l’écrivain Arno Bertina confie un mode de vie éloigné de l’image d’Épinal de l’écrivain ascète. « Je suis chanceux, les propositions sont régulières. Je travaille en ce moment en Seine-Saint-Denis auprès de collégiens en difficulté, explique-t-il, de retour de Pointe-Noire où il a monté l’an dernier un atelier d’écriture avec des mineures prostituées. Financièrement, je ne pourrais pas m’en passer complètement et ces expériences me permettent d’affiner mon regard sur le monde. Mais c’est une gymnastique permanente, difficile à concilier avec une vie de famille, et, un comble, avec l’écriture même ! J’écris dès que j’ai un moment, parfois dans le métro. J’arrive à gagner ma vie mais au prix d’une grande fatigue. » Dans une enquête majeure parue il y a dix ans, le sociologue Bernard Lahire faisait déjà le constat de cette « situation de double vie (et parfois même de vies multiples) des écrivains ». La présidente de la Société des gens de lettres, Marie Sellier, confirme la baisse des revenus des auteurs depuis les années 1990 : « Une des raisons est la surproduction. Côté éditeur, réduire ses linéaires en librairie n’est pas évident tant que les concurrents ne le font pas non plus ; côté auteur, on a tendance à produire plus pour tout simplement vivre. Chaque livre se vend en moyenne à moins d’exemplaires, dans un système devenu fou. » […] Fondateur du festival de Manosque et directeur de la Maison de la poésie à Paris, Olivier Chaudenson a créé en 2011 l’association Relief qui milite pour le paiement des auteurs dans les festivals, peu courant avant les années 2000 : « Un festival n’est pas seulement un lieu de promotion, on leur demande un travail intellectuel, et parfois un acte artistique. On fonde la valeur de l’événement sur leur présence, on leur prend du temps, donc on les paye. » L’an dernier (on en a parlé ici), le CNL a rendu obligatoire le paiement des auteurs dans les festivals qu’il subventionne.”

Livre paris, « la plus grande librairie de France » ? On ne paye pas pour entrer dans une librairie...

Comme le Salon du Livre, euh, Livre Paris, qui n’a finalement pas été le « lieu de la contestation », ni même le lieu tout court. “Il se voulait le salon du renouveau mais Livre Paris, tel qu’il faut désormais appeler l’ex-Salon du Livre de Paris, n’a pas enrayé l’érosion de ses visiteurs, constate Le Parisien. La précédente édition avait enregistré une baisse sensible de fréquentation avec 180 000 entrées, soit 10 % de moins qu’en 2014. Le phénomène s’est non seulement reproduit mais accentué, avec une baisse que les organisateurs évaluent à -15 %. Si la journée de samedi a connu un pic, la nocturne de jeudi a été boudée par le public. Des auteurs stars, tels Amélie Nothomb ou Bernard Werber, n’ont ainsi signé qu’une poignée d’ouvrages…” “Quand une communication tente de brouiller la réalité, elle frise le ridicule, commente Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro. Ainsi, les organisateurs [du Salon] ont-ils cru bon de crier haut et fort que « Livre Paris a tenu ses promesses pour cette première édition du renouveau » quand sa fréquentation a chuté de 15 % ! Pire, la première phrase de leur communiqué triomphaliste fait état d’un « formidable écho médiatique, en hausse de plus de 30 % par rapport aux années précédentes »… Ça, c’est en effet une première : mesurer une réussite à l’aune des retombées médias – quelle est l’unité de mesure ? Internet fait-il partie de cette comptabilité ? C’est quoi un écho médiatique ? Le communiqué, que n’auraient pas renié les surréalistes, est muet sur ce point. Comme il n’explique pas en quoi cette 36e édition, qui s’est tenue du 17 au 20 mars à la porte de Versailles, a été « plus chaleureuse, plus colorée, plus vivante ». Cela ne sautait pas forcément aux yeux lorsqu’on traversait les allées du salon. Le seul fait objectif est cette baisse importante de la fréquentation du public, qui s’ajoute déjà à celle de l’an passé. […] Il semble loin le temps où la manifestation attirait plus de 200 000 curieux (elle se déroulait sur six jours au lieu de quatre). Bien sûr, le contexte peut expliquer en partie cette désaffection qui a touché la plupart des salons. Mais il n’y a pas que cela, d’autant que, contrairement à la plupart d’autres secteurs, l’édition se porte plutôt bien. Selon les derniers chiffres du Syndicat national de l’édition, les ventes annuelles ont connu une augmentation sensible, en valeur comme en nombre d’exemplaires. Ça n’est pas rien. Quelles sont les raisons de cet échec ? Beaucoup évoquent le prix prohibitif de l’entrée : 12 €, plein tarif, par journée, cela a freiné de nombreux visiteurs potentiels. C’est 12 €, pour ensuite aller acheter des livres. Il était même interdit d’amener ses propres exemplaires pour les faire dédicacer. La manifestation se targue d’être « la plus grande librairie de France », mais on ne paye pas pour entrer dans une librairie. […] D’ailleurs, les éditeurs présents ont constaté une baisse de leur chiffre d’affaires.” Et c’est peut-être bien de là qui viendra, finalement, la contestation…

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