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Peut-on montrer un film sur le PKK en Turquie ? Produire un film sur le FIS en France ? Publier une annonce de casting sur des critères ethnoraciaux ?
“Ce devait être la première mondiale de la première fiction turque à évoquer le génocide arménien, une projection en plein cœur d'Istanbul , rapporte Thomas Sotinel dans Le Monde. Mais, dimanche 12 avril, quand est arrivée l'heure de montrer Homo politicus, son auteur, Haci Orman, a pris le micro pour annoncer qu'il retirait son film du Festival du film d'Istanbul, qui se [tenait] jusqu'au 19 avril. Quelques heures plus tôt, le ministère de la culture avait empêché la projection du documentaire North, tourné par deux cinéastes turcs, Çayan Demirel et Ertugrul Mavioglu, dans les camps d'entraînement du Parti des travailleurs du Kurdistan (le PKK), en lutte armée contre le pouvoir d'Ankara. Depuis l'annonce de l'annulation, le festival [a été] plongé dans le chaos. […] Comme [l’a dit] la réalisatrice Pelin Esmer : « Je n'ai pas vu le film, je ne l'aimerai peut-être pas, mais il est insupportable qu'on interdise de le montrer. » […] La majorité des metteurs en scène turcs, de fictions comme de documentaires, ont retiré leurs films des différentes compétitions (internationale, nationale, documentaire) [qui ont en conséquence été annulées par la directrice du festival, Azize Tan, qui gardait] néanmoins l'espoir que cette agitation ne [serait] pas vaine. « Je ne regrette rien, [disait-elle]. Mais je regretterais infiniment que rien de positif ne sorte de ce conflit. » On connaît…

Circulez, il n'y a rien à voir !
Ce n’est en tout cas pas en France, n’est-ce pas, qu’on empêcherait la projection d’un film. Et pourtant… “Même lorsqu’on s’appelle Costa-Gavras, constate notre confrère en Disputes littéraires Laurent Nunez, dans Marianne, on n’est pas sûr de réunir assez d’argent pour produire un film, ni de trouver un distributeur lorsque ce film est achevé et qu’il apparaît gênant à certains. C’est ce qu’a révélé [fin mars] le cinéaste franco-grec, qui croule pourtant sous les honneurs, et qui, l’an passé encore, était président du Festival de Deauville. Les faits sont là : afin de produire Maintenant, ils peuvent venir, le premier film de l’Algérien Salem Brahimi, Costa-Gavras s’était tourné vers des partenaires financiers, qui d’ordinaire lui faisaient confiance. Tous ont refusé. Aucune chaîne privée ou publique n’a accepté d’aider à la réalisation du long-métrage. Le producteur malchanceux mais pugnace a donc dû puiser dans ses propres fonds pour voir son projet aboutir, et le film entre désormais en postproduction. Mais un nouveau problème s’annonce le manque de distributeur. Costa-Gavras a fait le tour de ses amis habituels : nul ne veut s’aventurer à distribuer ce film, qui risque ainsi de ne passer dans aucun cinéma. La raison de cette incroyable frilosité ? Peut-être le sujet du film, qui traite de la montée du FIS (le Front islamique du salut) en Algérie, dans les années 90. Se replonger dans ces années noires ? Analyser ce qu’ont fait les fous de Dieu pour mettre la main sur le Parlement algérien ? S’émouvoir de la résistance de tout un peuple, tandis qu’on punit et qu’on égorge ? On aurait pu croire qu’il y avait un public en France pour cela, surtout après le 7 janvier. Un public qui s’est d’ailleurs montré enthousiaste pour le film Timbuktu, qui abordait les mêmes problématiques. Mais pour l’instant, les financiers et les distributeurs ont choisi la politique de l’autruche. « Circulez, il n’y a rien à voir ! » On se croirait , conclut Laurent Nunez, dans un pays vaincu par la censure.”

On attend toujours de voir Omar Sy en banquier ou en avocat
Un pays peut-être vaincu par la censure, mais qui a à cœur d’afficher à l’écran sa diversité. En témoigne cette petite annonce déposée il y a un mois sur le site Cineaste.org. “On recherche plusieurs personnages pour, l'on cite, jouer aux côtés de stars françaises , rapporte François Aubel dans Le Figaro. Outre François, « un homme de 18-25 ans, intelligent, beau et riche, héritier d'une grande fortune de type européen/caucasien, c'est-à-dire un Blanc (cf. Pierre Niney) », le directeur de casting, un certain Cliff Tixier, a besoin pour le personnage de Mamadou, « d'un homme de 25-30 ans, agressif, comique, sachant danser et faire des blagues de type Afrique centrale-Afrique du Sud, surtout un Noir (cf. Omar Sy, avoir habité en cité est un plus) ». Ou encore « Le personnage de Rachid, un homme de 18-25 ans, très vif, mince et fin voleur, il doit savoir courir très vite et savoir parler avec un accent arabe, de type maghrébin, des traits arabes (cf. Tahar Rahim) ». S'agit-il d'un canular ? […] En attendant, l'annonce a disparu de Cineaste.org. « Avec notre grille de lecture, cette demande d'un directeur de casting nous semble outrancière et choquante. Et elle l'est, estime l'historien Pascal Blanchard, spécialiste de la question noire. Auriez-vous réagi ainsi si on avait demandé une blonde à gros seins ? Aux États-Unis, c'est d'un basique absolu. Cette approche ethnoraciale fait partie intégrante des pratiques d'Hollywood. Il y a des clauses de représentativité depuis plus de dix ans dans les contrats », explique l'historien, qui ne semble pas étonné que ce genre d'annonce débarque en France. Pour lui, l'univers des séries, surtout celles qui sont destinées au Web, est déjà dans cette logique. Les boîtes de production de ces formats courts qui s'adressent à un public jeune fonctionnent avec ces critères qui, selon lui, vont irriguer peu à peu le cinéma. […] « La place des Noirs est en train de changer dans le cinéma français. Ces mutations sont lentes mais elles vont modifier les pratiques de notre industrie », assure Pascal Blanchard pour qui Omar Sy incarne une figure emblématique et transgénérationnelle. Après le gars des cités ( Intouchables), le sans-papiers ( Samba), l'acteur va jouer, pour Roschdy Zem, le rôle de Rafael Padilla, alias Chocolat, esclave devenu un clown célèbre à la fin du XIXe siècle. Le premier artiste noir de cirque en France. On attend toujours de voir Omar Sy en banquier ou en avocat…”

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