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Double censure à la Biennale de Venise

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Okwui Enwezor place la Biennale dont il est le commissaire sous le signe du conflit, de la dissidence et de l'insurrection artistique;;; mais pas trop, comme le montre la censure dont sont victimes le collectif syrien Abounaddara et la mosquée virtuelle du Suisse Christoph Büchel dans le pavillon islandais. Je vous avais raconté la semaine dernière comment la 56e Biennale de Venise, considérée “d’assez faible intensité” par Jean-Max Colard ici présent, “comme terne et « ugly » par d’autres, se veut résolument postpostcoloniale et postnationale. La voici tout autant résolument polémique, avec “deux cas de censure à une semaine d'intervalle. Le 11 mai, rapporte Roxana Azimi dans Le Monde, le collectif de cinéastes syriens Abounaddara a décidé de se retirer de l'exposition « All the World's Futures » conçue par le curateur Okwui Enwezor. Motif ? Leurs petits films, aussi percutants que des cocktails Molotov, ainsi que leur long-métrage All the Syria's futures, n'avaient pas été diffusés selon les conditions initialement prévues. « La proposition du directeur artistique que nous avons acceptée stipulait sans la moindre ambiguïté qu'il y aurait un espace propre dans lequel chacun de nos films hebdomadaires serait diffusé en boucle, explique Abounaddara dans un courriel [au Monde]. Plus tard, son équipe nous a noyés d'informations contradictoires en évoquant des contraintes propres à l'Arena. Mais nous n'y avons pas accordé grande importance en pensant que, quelles que soient les contraintes en question, la Biennale ne pouvait pas se permettre de revenir sur l'esprit de notre accord. »

"L'industrie culturelle n'a pas su prendre la mesure de la tragédie syrienne" D'après plusieurs témoins, les petits films n'ont pas été diffusés dans l'Arena pendant les journées professionnelles. Le long-métrage, lui, fut certes projeté, mais dans un conteneur dans le Giardino delle Vergini , au bout de l'Arsenal… Y a-t-il eu censure ? « Nous sommes assez surpris et nous insistons sur le fait qu'il n'y a pas eu de censure. Les films ont été diffusés exactement selon notre accord avec Abounaddara et évidemment ils ont été vus », se défend une porte-parole de la Biennale. Pour le collectif, la pilule est amère. « La reconnaissance de la Biennale représentait un soutien important à notre combat, regrette le groupe. Elle pouvait nous protéger contre notre propre Etat, tout en nous permettant d'établir un rapport de forces plus favorable avec l'industrie culturelle qui n'a pas su prendre la mesure de la tragédie syrienne. »

Œuvre d'art virtuelle ou authentique lieu de culte ? Vendredi 22 mai, c'était au tour du projet de Christoph Büchel pour le pavillon islandais d'être fermé, cette fois par la police.” “C’est [déjà] volontairement un vendredi, jour de réunion et de prières pour les musulmans, que l’artiste suisse avait décidé d’ouvrir, le 8 mai, The Mosque, son installation hautement symbolique qui représente l’Islande à la Biennale , raconte Valérie Duponchelle dans Le Figaro. Coïncidence ? C’est aussi un vendredi que la police vénitienne a fait fermer cette vraie-fausse mosquée, recréée à l’identique dans une ancienne église déconsacrée, louée par son propriétaire privé à The Icelandic Art Center pour les sept mois de la Biennale. Officiellement, l’afflux de visiteurs mettait en péril un fragile lieu historique de la cité lacustre, ont souligné les autorités. Au préalable, elles avaient fait savoir leur perplexité et leur inquiétude devant cette œuvre d’art virtuelle et temporaire qui devenait, au-delà de tous les beaux discours sur le dialogue, un authentique lieu de culte. Rarement un pavillon aussi excentré, comme nombre des autres pavillons nationaux en compétition, n’a au final reçu autant de visiteurs assidus et de journalistes. Un certain secret a attisé la curiosité. Le jeudi 7 mai, ceux qui se présentaient, après une longue marche dans le dédale de la Cité des Doges, devant la blanche Santa Maria della Misericordia trouvaient porte close avec un panneau indiquant « No Preview », fait rarissime dans la Biennale de Venise. Une astuce de communication ? Le lendemain, le New York Times consacrait un grand espace à ce projet ouvertement pacifiste qui entendait mettre à profit le maelström d’une biennale d’art pour discuter religions, identités, cultures. […]

Pas droit de cité « L’objectif de The Mosque était d’attirer l’attention sur l’institutionnalisation politique de la ségrégation et du préjudice dans nos sociétés (…) et de catalyser les réflexions sur les conflits nés des politiques gouvernementales en matière d’émigration », explique Eirikur Thorlaksson, président de l’Icelandic Art Center. Ce projet « pacifiste et beau » voulait souligner le fait que les 15 000 musulmans de Venise n’y avaient pas de lieu de prière, et donc littéralement pas droit de cité. […] L’illusion était parfaite et a attiré une foule inattendue de fidèles, souvent très émus. Beaucoup des festivaliers originaires du monde arabe ont été saisis par l’ambiance pieuse et l’émotion de cette vraie-fausse mosquée. Comment peut-on faire un lieu de culte virtuel ? Comment le fermer ensuite, et à quel titre ? Comment ignorer le poids du public soumis à des quotas dans nombre de délicats palazzi vénitiens campés sur pilotis ? Comment ignorer la guerre des mondes et la folie des hommes, à l’heure où Palmyre vit son martyre ? Comment éviter un attentat ? Toutes ces questions , estime Valérie Duponchelle, ont mis fin à l’aventure.”

« La Biennale est placée sous le signe de Marx, mais les prolétaires, c'est nous » “Okwui Enwezor, signale Le Monde, écrit dans le catalogue de la Biennale que musées et expositions doivent rester « des lieux de conflit productifs, de pratiques dissidentes, et d'insurrection artistique et intellectuelle », non sans se demander si la liberté d'expression doit être sans limite dans une société pluriculturelle. Ces arguties ne seraient pas graves si le commissaire n'avait placé son exposition sous l'égide du Capital, de Karl Marx, et de la lutte des classes. Okwui Enwezor défend de belles idées, mais les met-il en pratique ? La Biennale n'a pas rémunéré les plasticiens pour leur labeur. Ceux qui ne sont pas soutenus par des galeries ont dû y aller de leur poche pour la production des œuvres ou trouver in extremis des mécènes. « La Biennale est placée sous le signe de Marx, mais les prolétaires, c'est nous », soupire un artiste. Abounaddara abonde : « Marx ou pas, nous avons l'impression que le système marche sur la tête en se servant des artistes pour cautionner son tapis rouge. » Tant que ce n’est pas un tapis vert de prière, tout va bien…

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