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Margaret Atwood, en 2012

Du genre dans le genre

6 min

Après la "chick lit" et la "bite lit", voici la "grip lit", ces thrillers psychologiques et féminins qui "agrippent", et que le cinéma s'arrache. Côté science-fiction, ça fait belle lurette que les papes du genre sont des papesses, en âge aujourd'hui d'être grand-mères...

Margaret Atwood, en 2012
Margaret Atwood, en 2012 Crédits : Mark Blinch - Reuters

Connaissez-vous la grip lit ? Non, il ne s’agit pas d’une forme bénigne de maladie saisonnière, quoique, mais  de ces thrillers psychologiques et féminins qui « agrippent », et que le cinéma s’arrache. Dernier exemple, repéré par Delphine Peras dans L’Express, Tout n’est pas perdu, “premier roman addictif, oppressant et très finement mené, de l'Américaine Wendy Walker. Il vient de sortir simultanément dans plus de 15 pays, et la Warner a déjà acheté les droits, comme pour Les Apparences, le best-seller de Gillian Flynn, porté à l'écran (sous le titre de Gone Girl) par David Fincher. Ce n'est pas leur seul point commun : tous deux s'inscrivent dans cette nouvelle tendance baptisée [donc] en anglais « grip lit » (de grip, saisir, agripper), sur fond de mensonges, de schizophrénie, de tensions familiales et/ou conjugales. Les Anglo-saxons ont le chic des appellations (et du marketing) : on leur doit la « chick lit », littérature de poulettes mise au goût du jour avec Le Diable s'habille en Prada, Sex and The City, Bridget Jones, etc. Puis la « bite lit », (de bite : mordre), intronisée par la saga Twilight de Stephenie Meyer, et autres histoires de vampires. Voici donc la « grip lit » qui nous vaut de vraies nuits blanches, sur fond noir, of course. […]

Une génération marquée par Harry Potter

« L'expression “grip lit” a été inventée par la romancière irlandaise Marian Keyes pour désigner des fictions à suspense où les femmes tiennent une place prépondérante, précise Nicolas Gary, du site ActuaLitté, qui a décrypté le phénomène. Elles brisent les stéréotypes établis. » Ainsi de La Fille du train, donzelle instable du premier roman de Paula Hawkins, une autre Britannique, et best-seller mondial – plus de 8 millions d'exemplaires écoulés depuis un an, une adaptation au cinéma également prévue. Ou encore Maestra, de sa compatriote L. S. Hilton, dont la narratrice donne libre cours à sa sexualité débridée et à ses pulsions meurtrières. La trame policière peut être secondaire, confer le très réussi Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de l'Américaine Celeste Ng, voire inexistante : nul crime dans Avant d'aller dormir, premier roman, captivant, de S. J. Watson, encore un Britannique, qui avait ouvert, en 2011, la voie de la « grip lit » avec une héroïne amnésique manipulée par son mari. Gros carton, et un film avec Nicole Kidman. « Ces auteurs appartiennent à une génération marquée par la littérature jeunesse qui accroche tout de suite le lecteur, comme Harry Potter », analyse Arnaud Hofmarcher, directeur littéraire de Sonatine, qui publie en français une grande partie de ces titres à succès.” “Est-ce nouveau ? Pas du tout, répond Julie Malaure dans Le Point. Que faisait, sinon, Daphné Du Maurier en 1938 dans Rebecca ? Mais le magazine britannique The Bookseller vient de lui donner un nom, pour étiqueter l’emballement soudain et frénétique pour ce type de lecture.”

Fiction spéculative

Pas d’appellation marketing en revanche pour ces romans de science-fiction écrits par des mamies. Eh oui, “si vous imaginez que, pour écrire un roman SF, il faut être un type chauve, collectionner des figurines R2-D2 et regarder sans fin des vidéos de tarentules géantes, vous vous trompez, prévient Didier Jacob dans l’Obs. Les grands hommes de la science-fiction, aujourd'hui, sont des femmes et elles sont en âge d'être grand-mères. Prenons Rosa Montero. L'auteur du Poids du cœur, deuxième tome du cycle Bruna Husky, est une élégante Madrilène de 65 ans, collaboratrice du quotidien El País qui, quand la nuit tombe, imagine des « technos de combat », des « guerres robotiques » et toute une panoplie de gadgets futuristes à faire saliver le professeur Q de James Bond. […] Fille de zoologue née dans l'Ontario, Margaret Atwood a grandi dans les forêts du Canada. Savoir reconnaître les empreintes d'un loup ou d'un écureuil ne la prédisposait nullement à remporter le prix Arthur C. Clarke (la récompense la plus prestigieuse en matière de littérature de science-fiction anglo-saxonne) pour le livre qu'elle a publié en 1985, La Servante écarlate, un roman qui s'est vendu depuis à des millions d'exemplaires dans le monde. L'histoire ? Celle de Defred, une femme vêtue de rouge qu'une dictature asservit, l'obligeant à procréer pour assurer la survie du genre humain, sans que celle-ci puisse faire valoir son droit au désir et à la séduction. Dans cette république gouvernée par une confrérie de fanatiques, les femmes sont une espèce en voie de disparition. Une fable qui a fait bondir les ultrareligieux dont certains ont jugé le roman « antichrétien et pornographique ». […] A 76 ans, Margaret Atwood est l'une des figures majeures de la littérature de science-fiction. Un mot qui lui déplaît du reste : elle préfère parler de « fiction spéculative ». […]

Des pionnières de la légitimation du genre

La gent féminine a-t-elle marqué la science-fiction d'une empreinte particulière ? Pas pour Margaret Atwood : « Affirmer que la science-fiction est un genre plutôt masculin ou plutôt féminin reviendrait à sous-entendre que tous les hommes écrivent de la même façon, que les romancières disent toutes la même chose. Tout ce qu'on peut reconnaître, c'est que les auteurs masculins de science-fiction, au XXe siècle, ont toujours pris un malin plaisir à déshabiller leurs pulpeuses héroïnes – mais quoi de neuf sous le soleil ? » La différence, si différence il y a, avec les romanciers mâles, tient peut-être dans ce que, chez les dames, les explorations futuristes sont davantage l'occasion d'une réflexion sur la société humaine et son organisation qu'un bourre-pif généralisé à la Mad Max. Dans La Main gauche de la nuit, Ursula Le Guin explore une planète gelée, semblable au no man's land glacé filmé par Christopher Nolan dans Interstellar. Les habitants y sont asexués, sauf pendant leur poussée hormonale qui, au gré du hasard, les transforme tous les mois en homme ou en femme. Dans les années 1970, le roman fait l'effet d'une bombe. Et il alimentera, aux Etats-Unis, la réflexion post-gender qui renvoie l'antique distinction homme-femme au rang de vieillerie obsolète. [Et] sa passion pour le fantastique, comme celle de Margaret Atwood, a contribué à populariser le genre, et surtout à le faire accepter, dans les milieux intellectuels, comme un domaine à part entière, aussi digne d'intérêt que la fiction classique.” C'est tout ce qu'on souhaite à la « grip lit »...

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