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"Phèdre(s)", mise en scène Krzysztof Warlikowski, à l'Odéon Théâtre de l'Europe

Du répertoire au féminin, et ce que l'on en fait

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La Comédie-Française se spécialise dans l'adaptation de films, investit un temple du privé et, comme tant d'autres, met à l'honneur de grands rôles féminins. Une omniprésence paradoxale : au théâtre, depuis toujours, il y a beaucoup plus de rôles d'hommes, qui ont beaucoup plus de texte à dire...

"Phèdre(s)", mise en scène Krzysztof Warlikowski, à l'Odéon Théâtre de l'Europe
"Phèdre(s)", mise en scène Krzysztof Warlikowski, à l'Odéon Théâtre de l'Europe Crédits : © Pascal Victor / Odéon Théâtre de l'Europe

“Après Les Damnés, adaptation du film de Luchino Visconti, qu’elle créera à Avignon cet été, la troupe de la Comédie-Française, nous apprend une brève du Figaro, devrait jouer l’année prochaine La Ronde, d’après le scénario de Max Ophüls, lui-même inspiré de la pièce de Schnitzler, et une autre adaptation, tirée, elle, d’un film de Jean Renoir, La Règle du jeu. Il n’y a donc plus de répertoire ?”, s’interroge le quotidien au nom de personnage de Beaumarchais. Qui nous informe trois jours plus tard dans une autre brève que “Éric Ruf rêve d’une nouvelle salle pour la troupe. À partir de janvier 2017, les comédiens du Français donneront, au Théâtre Antoine, à Paris, que dirigent Laurent Ruquier, Jean-Marc Dumontet et Stéphanie Bataille, Les Enfants du silence, la pièce qu’ils avaient créée au Vieux-Colombier. Un pont entre théâtres public et privé, deux mondes qui ne se fréquentent guère.”

L’homme agit, la femme est là pour l’aimer, le porter

Et puisqu’on parle de la Vieille Maison, notre confrère en Dispute Philippe Chevilley a rappelé dans un long article des Echos Week-end intitulé « L’étoffe des héroïnes » que “bouleversante Merteuil dans Les Liaisons dangereuses au Théâtre de la Ville, Dominique Blanc est très attendue en mai, pour son premier grand rôle à la Comédie-Française où elle revêtira les habits d’Agrippine, l’héroïne de Britannicus. A l’Odéon, Audrey Fleurot [a donné] un nouveau look glamour à Elmire dans le Tartuffe de feu Luc Bondy. Dans le même lieu, [comme on en parle ici ce soir], Isabelle Huppert [se met] dans la peau de plusieurs Phèdre(s) sous la houlette du Polonais iconoclaste Warlikowski. Dominique Valadié triomphe en mégère « in-apprivoisée » dans Qui a peur de Virginia Woolf au Théâtre de l’œuvre… A suivre l’actualité théâtrale, on a l’impression que les grands rôles féminins squattent les affiches et focalisent l’attention. Cette omniprésence est paradoxale, relève Philippe Chevilley. Car pour Agathe Sanjuan, la conservatrice-archiviste de la Comédie-Française qui veille sur les quelque 3 000 pièces du répertoire, le verdict est sans appel : « Il y a beaucoup plus de rôles d’hommes dans le théâtre… et ils ont beaucoup plus de texte à dire. » La comédienne Françoise Gillard, enfonce le clou. « Il y a moins d’héroïnes que de héros. Et dans l’absolu, nos personnages sont moins valorisants : l’homme agit, la femme est là pour l’aimer, le porter – souvent dans l’ombre. » Elsa Lepoivre, autre talentueuse sociétaire (qui sera la baronne dans Les Damnés), renchérit : « Dans une pièce pour deux ou trois beaux rôles de femmes, il y en a souvent cinq ou six pour les hommes. » Pas question pour autant de jouer les victimes. « Certes, le répertoire offre moins de travail pour les actrices que pour les acteurs », reconnaît Brigitte Jaques-Wajeman, qui [a mis] en scène Polyeucte de Corneille aux Abbesses. « Mais il recèle de nombreux beaux rôles féminins. La femme au théâtre, représente le désir, l’interdit… Antigone n’est pas moins intéressante qu’Hamlet. » […] La place des femmes au théâtre varie selon les époques et les modes.” Et Philippe Chevilley de se lancer dans une longue et passionnante histoire des femmes au théâtre, de Molière au théâtre de boulevard, qui “des années 50 aux années 80 a été dominé par des maîtresses femmes, fantaisistes de génie, telles Jacqueline Maillan, ou Sophie Desmarets. […]

On ne sait plus à quelle Célimène se vouer

Ce qui révolutionne surtout les rôles féminins, estime l’historien d’un jour, c’est la montée en puissance de la mise en scène, à partir des années 20. Le théâtre ne repose plus sur seulement le jeu des acteurs, mais sur la relecture des textes par les dramaturges. Les stéréotypes machistes sont peu à peu gommés, la psychologie des grandes héroïnes est approfondie. A la Comédie-Française, les « emplois » (profils de rôles attitrés) disparaissent. Pour incarner Roxane dans Cyrano de Bergerac, Denis Podalydès, en 2008, a fait appel non pas à une blonde plantureuse, mais à la gracile Françoise Gillard, heureuse de camper une Roxane aussi désirable que cultivée, alter ego de Cyrano. Le fait de ne pas s’enfermer dans des personnages, d’alterner légèreté et gravité ravit Elsa Lepoivre. « Dans les mises en scène modernes, on peut s’épanouir même dans de petits rôles. Avec Eric Ruf, nous étions des serviteurs plus nobles que leurs maîtres dans la Trilogie de la Villégiature de Goldoni mise en scène par Alain Françon. » Spécialiste de Corneille et de Racine, Brigitte Jaques-Wajeman estime « qu’on a fait tomber le voile de pudeur qui masquait les héroïnes. Il n’y a plus de tabous, on assume l’érotisme, on sonde leur inconscient ». Les lignes bougent aussi chez Molière. Après avoir vu quantité de Misanthrope ces dernières années, on ne sait plus à quelle Célimène se vouer : Georgia Scalliet, fragile et touchante chez Clément Hervieu-Léger ; Judith Rosmair troublante garce high-tech chez Ivan van Hove ; Norah Krief virago féministe chez Jean-François Sivadier ; ou Julie Depardieu poupée tragique chez Michel Fau. […] Tous les grands rôles sont bons à prendre, mais certains sont plus difficiles que d’autres. Par exemple celui d’Elvire dans Dom Juan de Molière, qualifié « d’impossible » par Françoise Gillard, « avec ses deux scènes d’humeur complètement différentes » ou celui d’Ophélie dans Hamlet de Shakespeare avec sa crise de folie. Et puis il y a la malédiction Macbeth… En 1985, Catherine Ferrand, incarnant Lady Macbeth dans la cour d’honneur du palais des Papes à Avignon, vit sa monumentale robe Mugler s’enfler et faillit être emportée par le mistral. Le théâtre est parfois un peu sorcier… Heureusement, conclut le critique qui aimait les femmes, nos comédiennes ont les pieds sur terre, comme rivées aux planches. Desservies par un répertoire d’inspiration masculine, elles ont su tirer avantage de leurs grands rôles d’héroïnes. Par la séduction, la conviction, le talent, elles ont érigé leurs personnages au rang de mythes défiant le temps. D’Isabelle Huppert à Dominique Blanc, de Clotilde Hesme à Audrey Fleurot, la relève est assurée. Antigone, Phèdre, Elmire, Célimène, aujourd’hui comme hier, n’ont que l’embarras du choix pour se réincarner.”

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