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E la nave va

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Umberto Eco
Umberto Eco

La concentration s'accroit dans l'édition française. La situation est encore plus grave en Italie, où le rachat de RCS par Mondadori crée un mastodonte sous contrôle de la famille Berlusconi. De grands écrivains, comme Umberto Eco, quittent le navire, et rejoignent un nouvel et frêle esquif, La Nave di Teseo.
“Le phénomène de concentration s'accentue dans l'édition française, selon le classement annuel des éditeurs, publié [mi-octobre] par Livres Hebdo, et cité par Les Echos. Ensemble, les 10 principaux groupes du secteur représentent un chiffre d'affaires de 4,9 milliards d'euros, soit 82,2 % du secteur. Hachette Livre, le groupe d'édition de Lagardère, se taille la part du lion avec 2 milliards d'euros.”

Du jamais vu à l'échelle de l'Europe Impressionnant, mais rien comparé à la situation en Italie, où nous nous rendons pour la troisième fois cette semaine. Fin novembre, comme le rapporte Muriel Steinmetz dans L’Humanité , “l ’écrivain Umberto Eco [a annoncé] qu’il quittait son éditeur, Bompiani, une des maisons de RCS Libri, filiale de RCS (Rizzoli-Corriere della Sera) rachetée par son rival Mondadori, le plus grand groupe d’édition italien, qui appartient à la famille Berlusconi. Ce rachat ne laisse pas d’inquiéter, la famille Berlusconi étant en passe de dominer l’édition comme elle domine déjà la télévision. Le mastodonte éditorial ainsi créé ( baptisé « Mondazzoli » par ses détracteurs amateurs de mots-valises) s’apprête à contrôler 40 % du marché italien. Du jamais-vu à l’échelle de l’Europe. En face, il n’y aurait plus que deux groupes de dimensions moyennes et des petites maisons pourtant indispensables à la découverte de nouveaux auteurs. Le 21 février dernier, cinquante auteurs, dont Umberto Eco mais aussi Tahar Ben Jelloun, Hanif Kureishi et Thomas Piketty, avaient lancé un appel contre ce rachat, dans le quotidien Corriere della Serra. Il ne fait pas de doute qu’à moyen terme une telle concentration menace la liberté d’expression. De surcroît, cela rend les prix littéraires peu crédibles dans la mesure où une seule maison alignera la majorité des candidats. Umberto Eco ainsi que d’autres grands noms de la littérature souhaitent rejoindre une maison « indépendante » .”

Vénérable maison Et ça tombe bien, parce qu’une maison indépendante, il vient de s’en créer une, dirigée par quelqu’un qu’ils connaissent bien, ces grands noms. Vaut-il mieux être second dans un gros bateau ou amiral dans un petit ? Cette question , rapporte Philippe Ridet, le correspondant du Monde à Rome, se pose depuis début octobre à Elisabetta Sgarbi, la directrice de la maison d'édition Bompiani. Mardi 23 novembre, elle a tranché, un peu étonnée de sa propre audace. « Je ne quitte jamais personne, à condition que l'on ne me quitte pas », se justifie-t-elle. L'éditrice a dit adieu à la vénérable maison fondée en 1929 à Milan, après vingt-cinq ans de loyaux services, pour fonder une nouvelle maison d'édition loin des intérêts plus mercantiles que littéraires de la famille Berlusconi. Bompiani édite en Italie les auteurs français Saint-Exupéry, Camus, Gide et Sartre, ainsi que des auteurs italiens tels que Sandro Veronesi, Alberto Moravia, Edoardo Nesi, etc. Voilà désormais Elisabetta Sgarbi installée à la barre de La nave di Teseo (« le navire de Thésée »), comme directrice générale et éditoriale. Drôle de nom ? Il est tiré des Vies parallèles, de Plutarque. Thésée aurait quitté Athènes pour combattre le Minotaure. A son retour, les Athéniens voulurent conserver son navire en remplaçant les pièces usées par des neuves jusqu'à ce qu'il ne subsiste rien de la nef originale. Si bien que personne ne pouvait dire si ce navire était le même ou s'il s'agissait d'un autre. Cette ambiguïté plaît aux fondateurs de La nave di Teseo. Mais elle ne sera pas seule à bord. A ses côtés se tiennent deux octogénaires pimpants, l'écrivain Umberto Eco [le revoilà] et Mario Andreose, éditeur historique de Bompiani, qui ont accepté de financer et d'épauler ce nouveau projet. Umberto Eco a apporté 2 des 5 à 6 millions d'euros de capital initial. « Ce projet est pour moi une façon de lutter contre la maladie d'Alzheimer, explique avec humour l'auteur du Nom de la rose au quotidien La Repubblica. C'est plus efficace que les mots croisés. » Dans ce tour de table se trouvent également Sandro Veronesi, le financier Guido Maria Brera, ainsi que Jean-Claude Fasquelle et son épouse, Nicky. De nombreux auteurs de Bompiani, tels que Tahar Ben Jelloun, Michael Cunningham et Hanif Kureishi, sont prêts à rejoindre cette équipe, qui éditera ses premiers ouvrages au printemps 2016.

"Réduire la concurrence revient à réduire la qualité." Umberto Eco Un acte de résistance ? Dès les premiers indices de rapprochement entre Rizzoli et Mondadori, de nombreux auteurs se sont inquiétés. Dans un article publié par Le Monde du 26 février, Umberto Eco écrivait : « Un groupe d'une telle puissance est une menace pour la liberté d'expression. Dans un marché ouvert, il est vrai que la concentration est économiquement inévitable, mais, pour que le système reste sain, la concurrence doit pouvoir continuer de s'exercer entre différentes entreprises. Dès lors que l'une d'elles est plus puissante que les autres réunies, rien de tel n'est possible. Selon le même principe d'une économie libre, réduire la concurrence revient à réduire la qualité. » Nulle part en Europe une telle concentration n'existe. L'éditeur Planeta représente en Espagne 24 % du marché ; Penguin Random House, 26 %, au Royaume-Uni ; Bertelsmann, 23 %, en Allemagne ; Hachette, 21 %, en France… Même si les cas d'une censure exercée par la famille Berlusconi sont rares, maints écrivains ont quitté cette maison en raison de la réputation sulfureuse de son propriétaire. C'est le cas de l'écrivain et journaliste Roberto Saviano, désormais édité par Feltrinelli. Quant à Elisabetta Sgarbi, elle explique que son choix est plus éditorial que politique. « Les grands auteurs, dit-elle, sont rarement issus des grandes entreprises. Les mouvements littéraires importants sont nés dans les petites maisons d'édition. » Et, pour l'instant, le navire de Thésée n'est pas bien grand.” On lui souhaite cependant de voguer loin !

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