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Exofiction, késako ?

5 min

Un peu moins de romans, en cette rentrée littéraire 2015, mais tout de même près de 600 à se disputer les tables des librairies. Tendance cette année : "l'exofiction". De quoi réjouir bien des avocats...
Retour en arrière, il y a trois mois : “le 9 juin, un même soupir de soulagement a parcouru les maisons d’édition françaises , raconte Raphaëlle Leyris dans Le Monde. Il a été poussé lorsque Isabelle Laffont, présidente de JC Lattès, a annoncé que Grey, quatrième tome de la série Cinquante nuances, d’E.L. James, ne serait finalement pas publié le 10 septembre, comme indiqué initialement, mais le 28 juillet, pour « ne pas se mêler aux titres de la rentrée littéraire » – et éviter de torpiller leurs ventes. L’inquiétude montait d’autant plus dans le milieu éditorial que, depuis le mois de janvier, un autre mastodonte annoncé était programmé, pour cause de sortie mondiale, en pleine rentrée littéraire : Millenium 4, signé David Lagercrantz, [paru] le 27 août chez Actes Sud. En 2014, rappelle la journaliste du Monde, la rentrée littéraire avait été phagocytée par la sortie surprise, le 5 septembre, de Merci pour ce moment, de Valérie Trierweiler. Laissant peu de place aux ouvrages de littérature, à l’exception du Royaume, d’Emmanuel Carrère, qui avait dominé les listes de meilleures ventes, devant les ouvrages sacrés en novembre par les prix, de Pas pleurer, de Lydie Salvayre, à Terminus radieux, d’Antoine Volodine. Or, les titres de la rentrée littéraire génèrent en moyenne 18 % de la valeur annuelle des ventes de fiction et grand format, selon l’Institut GFK. […] Entre la mi-août et le mois d’octobre, ce sont quelque 589 romans français et étrangers qui vont être publiés, contre 607 en 2014 (selon les décomptes de Livres Hebdo).”

Brouiller la frontière entre fiction et biographie François Busnel les a lus, lui, tous ces romans, puisqu’il assure dans son édito de Lire que “cette rentrée littéraire 2015 est absolument passionnante. Un grand cru. Voilà qui ravira les lecteurs en quête d’expériences inédites et de sensations fortes. A condition, bien sûr, de s’éloigner des sentiers battus, de faire un pas de côté, de s’aventurer vers des horizons qui peuvent paraître bien sombres. A condition d’oser la légèreté et l’humour, aussi. En cette fin d’été , note par ailleurs François Busnel, pour marquer la tendance forte de la rentrée française, sort d’on ne sait où un mot nouveau qui désigne une vieille lune : « exofiction ». Késako, exofiction ? On a eu droit à l’autofiction, à la fiction biographique, aux récits romancés, aux romans vérités, et même aux romanquêtes… Et maintenant : exofiction…” Alors que Pierre Assouline note dans son édito du Magazine littéraire qu’il “n’y a plus que L’Auto-Journal pour croire encore à l’auto-fiction” , Muriel Steinmetzexplique dans L’Humanité que “l’exofiction définit le roman en brouillant (ou du moins en remaniant) la frontière entre fiction et biographie, voire en utilisant des personnages plus ou moins célèbres ou en s’inspirant de récits historiques d’époques diverses. […] Certains auteurs font le pont entre cette « exofiction » et la fiction familiale classique. […] Réalité et fiction s’enlacent donc plus que jamais. Finalement, regrette la critique de L’Huma , connaît-on encore le plaisir d’écrire des fables nées de l’imagination au-delà du sujet replié sur lui-même et son histoire familiale ?”

Au bonheur des prétoires La tendance fait en tout cas le bonheur des avocats. En effet, note encore Raphaëlle Leyris dans Le Monde , “pas de rentrée littéraire sans scandale ou procès. La saison 2015 a commencé avec l’assignation en référé de Simon Liberati par Irina Ionesco, parce que des passages d’ Eva, chez Stock, constituaient, selon la photographe, des atteintes à sa vie privée. Le 7 août, le tribunal de grande instance de Paris l’a déboutée.” Irina Ionesco a depuis fait appel. “Une situation pour le moins ironique , relève Nelly Kaprièlian dans Les Inrockuptibles : Irina Ionesco n’a jamais hésité à bafouer la vie privée et intime de sa fille en la photographiant dès l’âge de 4 ans dans des positions érotiques et en diffusant ses photos. L’autre ironie, c’est d’avoir été représentée par maître Emmanuel Pierrat, lui-même écrivain, éditeur, qui a publié un livre sur les ouvrages censurés et s’est toujours montré pour la liberté d’expression, sous toutes ses formes, même les plus sulfureuses. L’attaque d’ouvrages littéraires par des personnes s’y reconnaissant – parfois sous les traits d’un personnage – semble être devenue un symptôme depuis quelque temps.” Et Nelly Kaprièlian de rappeler les cas des Petits , de Christine Angot, ou de Colères , de Lionel Duroy. “Ces cas , poursuit-elle, portent atteinte à la subjectivité du romancier et sont dès lors plus que regrettables. Ils ont un autre point commun : les plaignants sont défendus par des avocats connus, prenant part au débat public à grand renfort de tribunes, souvent consultés par les médias. Chacun a su médiatiser ces affaires contre les romanciers en question. […] On pourrait presque avoir l’impression que ces avocats acceptent ces affaires car elles seront médiatiques et leur assureront une certaine publicité.

Au risque de l'autocensure L’autre immense ironie, c’est de voir les plaignants poursuivre non seulement parce qu’ils se reconnaîtraient dans un personnage qui ne porte pas leur nom, mais aussi parce que les romanciers auraient menti sur leurs vies. Sans jamais comprendre que si le personnage n’est pas exactement eux, c’est peut-être parce que cela ne relève pas du « faux », mais de la fiction. Un personnage peut être inspiré d’une ou de plusieurs personnes réelles, mais l’écrivain s’y projette toujours lui aussi, façonne un personnage à l’aune de sa propre psyché. Car un personnage n’existe pas hors du langage de l’auteur. […] L’immense problème, c’est que ces cas finiront par faire jurisprudence. Ce fut d’ailleurs l’un des axes sur lequel maître Pierrat aura essayé de s’appuyer contre le roman de Simon Liberati. Espérons qu’à l’avenir ils ne distilleront pas une forme d’autocensure dans la tête des romanciers eux-mêmes.” Il ne manquerait plus qu’on doive revenir à la pure fiction…

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