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L'Espresso Book Machine de la nouvelle librairie des PUF

Facéties en librairie

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Les librairies s'amusent avec leurs bandeaux, rient jaune quand on leur vole des livres (même si certains en font une gloire, si ce n'est une esthétique), et rêvent de ce nouveau modèle inauguré par les Presses universitaires de France : la librairie sans stock, ni invendus ni retours.

L'Espresso Book Machine de la nouvelle librairie des PUF
L'Espresso Book Machine de la nouvelle librairie des PUF Crédits : François Mori/AP - Sipa

Vous êtes libraire et vous manquez d’idées de farce pour le 1er avril ? “Détournements hilarants, slogans contre-promotionnels : sur les réseaux sociaux, le « jeu du bandeau », inventé par des libraires, se propage, constate Le Monde des Livres. Il consiste à photographier des ouvrages dont les bandeaux rouges ont été intervertis. Exemples : Blonde à forte poitrine, de Camille de Peretti, se retrouve orné de la phrase « Un moine, un philosophe, un psychiatre nous parlent de l'essentiel », initialement apposée sur Trois amis en quête de sagesse, de Christophe André, Alexandre Jollien et Matthieu Ricard. Le Sursaut français, de Jean-François Copé, se voit gratifié de la mention « Le livre qui a inspiré le film The Revenant », et La France pour la vie, de Nicolas Sarkozy, d'un compliment de Stephen King : « La meilleure histoire de gangsters depuis Le Parrain ».”

"Je suis un salaud et un sombre crétin/Sans le faire exprès j’ai piqué un bouquin" Nikolaï Oleïnikov

L’article ne dit pas si ces livres sont plus volés que les autres. Car le vol de livres reste un sport national, comme le montre une enquête de Jacques Drillon pour L’Obs. “C’est un vol qui s’avoue, constate-t-il : « J’ai volé un livre de Cioran dans une librairie de Nantes », dit tranquillement Eric Chevillard, qui ne confesserait certes pas publiquement qu’il a dérobé une voiture ou le manteau d’un petit vieux nécessiteux. L’objet est si particulier, par ce qu’il véhicule depuis des siècles, comme s’il était la forme la plus concentrée d’humanité, cet objet est si sacré que glisser un volume dans sa poche sans verser la contrepartie habituelle passe pour une sorte de viol religieux, la transgression presque érotique de l’interdit social par excellence. Le livre efface le vol. Voler un livre, ce n’est pas tout à fait voler, pense le voleur, petit Prométhée qui croit dérober le feu. […] Sartre dit que le Journal du voleur, de Jean Genet, était une « cosmogonie sacrée ». Lequel Genet, au juge qui lui posait la question alors qu’il venait de voler un livre : « En connaissiez-vous le prix ? », répondit sèchement : « Non, mais j’en connaissais la valeur. » L’acte s’accompagne toujours de l’espoir qu’un livre volé porte en lui plus de vérité qu’un livre acheté, une révélation. Louis Calaferte racontait : « Chez un bouquiniste, rue de Provence, j’ai volé un livre de Cendrars, je devais avoir 18 ans. A partir de ce moment-là, j’ai cessé de lire des romans, des choses sans intérêt. J’ai compris qu’il y avait deux littératures. » C’est pourquoi le voleur qui lit le livre volé et celui qui le revend ne sont pas du même monde. Mais sa morale n’en est pas moins d’une souplesse inévitable : ce livre n’était pas cher, la Fnac est une grosse enseigne qui vole tout le monde, un livre est aussi indispensable que le pain, celui que vole Jean Valjean… C’est une sorte de sport – d’ailleurs le vol de livres est une étape de certains jeux vidéos. Tel grand critique parisien raconte assez fièrement : « J’ai écumé toutes les librairies du Quartier Latin. J’en volais des tonnes. Mon plus beau coup, c’est chez Maspero : j’ai emporté les vingt-quatre volumes de l’édition anglaise de Freud. J’ai dit que je reviendrais payer, mais je ne suis jamais revenu. » On « oublie » de rendre, on choisit (« Je payais les petits livres, je volais les gros », dit une journaliste nostalgique), on en emporte sans le vouloir (« Je suis un salaud et un sombre crétin/Sans le faire exprès j’ai piqué un bouquin » écrit le Russe Nikolaï Oleïnikov dans Un poète fusillé), ou alors on prétend prendre sa revanche contre tous les vols impunis dont on serait victime, on le fait par refus politique du travail, du marché, de la société. Des raisonnements comparables à ceux de l’ivrogne qui ne peut arrêter de boire et feint de ne pas le vouloir, à ceux du pickpocket de Bresson : la société me le doit bien – une morale liée à l’âge, une morale postpubertaire. Le vol de livres, c’est la fausse monnaie de la morale, écrit Jacques Drillon. Même l’endurcissement de cette morale est simulé : « Je ne vole que dans les petites librairies, dit un jeune homme, celles qui ont de la peine à survivre. C’est seulement là que j’ai l’impression de vraiment faire le mal. L’idéal, c’est d’être en plus très ami avec le libraire, qui vous fait confiance. Voler un quasi-banquier me laisse parfaitement froid. »”

Rêve de libraire

Quelle parade, dès lors, pour le libraire spolié ? Rien de plus simple : n’avoir aucun livre dans ses rayons. “Une librairie sans stock, les libraires en rêvaient. Les PUF l’ont fait, rapporte Véronique Richebois dans Les Echos. [Le 12 mars], pour l’inauguration de la nouvelle boutique des Presses Universitaires de France, plus d’une centaine de visiteurs ont fait le déplacement au 60 rue Monsieur Le Prince, dans le 6ème arrondissement de Paris, pour scruter la fameuse Espresso Book Machine, qui imprime les livres à la demande : une gigantesque machine hybride, mi-ordinateur, mi-imprimante, qui coûte 150 000 à 180 000 euros. En seulement 4 à 7 minutes, elle permet d’imprimer un ouvrage grâce au logiciel ayant numérisé les 3 millions de livres dont les droits sont accessibles aux PUF. Les leurs, bien sûr (5 000 titres au catalogue), mais aussi ceux de la Bibliothèque d’Alexandrie, de Google Books (pour l’essentiel des ouvrages issues des universités américaines), du site américain Ingram et d’une dizaine de maisons d’édition dont Harper &Collins et Penguin’s. Au final l’ouvrage, sélectionné sur tablette, « coûte le même prix qu’en librairie, puisque nous respectons le prix unique du livre, mais il nous revient deux à trois fois plus cher. En revanche, ce qui compense ce différentiel, c’est que nous n’avons aucun invendu et aucun stock », indique Alexandre Gaudefroy, chargé de mission aux PUF.” “Alors que l’e-book peine à trouver son public, les Presses universitaires de France font donc le pari de mettre le numérique au service du papier tout en faisant baisser les coûts de transport, de stockage ou de mise au pilon, commente Sophie Rahal dans Télérama. La promesse est double : contenter les éditeurs, assurés de ne plus voir disparaître certains ouvrages faute de demande. Et permettre au lecteur d’obtenir un livre à la demande, sur mesure et même personnalisable, le tout en cinq minutes. C’est pile le temps d’un café et, ça tombe bien, la nouvelle librairie en proposera.”

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