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Fièvre nationale et biscotte mnémonique

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Prix littéraire de la Société Centrale Canine
Prix littéraire de la Société Centrale Canine

La France compte presque autant de prix littéraires que de fromages, explications d'une passion française. Et une révélation qui n'a pas de prix : et si la madeleine de Proust n'en était pas une...
“Puisqu’on n’hésite pas à critiquer, parfois vertement, les choix de leurs jurés, on se doit de les saluer lorsqu’il sont judicieux. […] Il n’y à rien à redire , approuve Nathalie Crom dans Télérama, les grands prix de l’automne ont fait le job, leurs palmarès reflètent tout à la fois la qualité de cette rentrée littéraire 2015 et la belle variété d’inspiration et de forme du roman français. Un seul regret , nuance notre consœur en Dispute : parmi les ouvrages primés, l’absence criante d’ Eva, chez Stock, le si singulier roman d’amour de Simon Liberati. Que le plus beau livre de la rentrée , pour Nathalie Crom, en apparaisse comme le grand perdant, c’est plutôt injuste, non ?” , interroge-t-elle.

Prime à l'originalité Qu’elle se rassure, il a statistiquement toutes les chances de décrocher un prix, Simon Liberati : “c'est par centaines, et tout au long de l'année, que sont décernés des prix de littérature, partout dans le pays.” Une véritable “passion française” , comme le note Frédéric Potet dans Le Monde. “Les recenser est difficile tant ce monde apparaît mouvant et dispersé. Il y a, bien sûr, ceux qui émanent d'organes de presse (France Inter, [France Culture], Elle, Lire, Le Monde ), ou encore ceux qui portent le nom d'enseignes commerciales (Fnac, Leclerc…). Mais il y a aussi ceux – innombrables – qui représentent des « collectivités » au sens large du terme : associations, universités, festivals, librairies, corps de métiers… N'en jetez plus ! Auteur du Guide des prix et concours littéraires, Bertrand Labes en a répertorié un millier : « Aucun pays au monde n'en compte autant », indique-t-il. Deux raisons expliquent, selon lui, cette fièvre nationale : « Primo, on a toujours beaucoup aimé les décorations en France. Secundo, le mouvement s'est amplifié, il y a une vingtaine d'années, quand on a compris que les prix pouvaient être aussi des outils de marketing. Leur but n'est plus seulement de mettre en avant tel livre ; c'est aussi de communiquer, que l'on soit une marque, un média, une association… » Dans ce maquis foisonnant, la prime à l'originalité est vivement recommandée. Si le prix de la Page 111 tourne en dérision le système, de nombreuses récompenses brillent par leur singularité. Ainsi le prix Contrepoint, qui obligera son vainqueur à verser un euro à chaque juré. Ou le prix des Amis du scribe, du nom d'une librairie de Montauban, qui promet « une franche poignée de main » à son récipiendaire. Plus heureux sera sans doute le lauréat du prix Cino Del Duca (300 000 euros), attribué par la veuve d'un philanthrope depuis 1969, sous le patronage de l'Institut de France.

La France qui lit Hérité des cénacles et des salons mondains du XVIIe siècle, le mouvement ne semble en tout cas pas près de s'essouffler : « On sent monter en puissance le jugement amateur à travers le succès grandissant des livres primés par des jurys de lecteurs, de libraires ou d'internautes. Ceux-ci échappent au risque de consanguinité des jurys institutionnels, composés d'éditeurs, d'écrivains et de critiques », observe Sylvie Ducas, maître de conférences à Paris-X-Nanterre et auteure de La Littérature à quel(s) prix ?Les grands bénéficiaires de cette frénésie sont évidemment les auteurs. Plus les prix seront nombreux et plus ils auront une chance d'en recevoir au moins un dans leur carrière – si ce n'est beaucoup pour certains. Prenez Jean-Christophe Rufin. Lauréat de l'Interallié 1999 avec Les Causes perdues et du Goncourt 2001 avec Rouge Brésil, le romancier s'est vu également décerner « une pléiade de petits prix » depuis ses débuts en littérature : prix Erwan-Bergot de l'armée de terre, grand prix de l'Académie de marine, prix Nomad's… « On aurait tort de mépriser ces récompenses. Elles sont généralement remises par des gens passionnés qui aiment la lecture et qui s'intéressent à ce que vous faites. Certains confrères prennent cela à la légère. Moi, je trouve cela très touchant. C'est aussi l'occasion d'entrer en contact avec la France qui lit », confie l'écrivain, croisé mi-octobre [par Le Monde] lors de la cérémonie du prix littéraire de la Société centrale canine. Lui-même juré de plusieurs prix non négligeables (Académie française, Interallié, prix Prince-Pierre-de-Monaco), il ignorait l'existence de ce prix animalo-romanesque au palmarès duquel il figure désormais avec Le Collier rouge. Ce récit, mettant en scène un chien et son maître au lendemain de la Grande Guerre, a également reçu le prix des lecteurs de Corse (organisé par la Collectivité territoriale de Corse) ainsi que le prix Maurice-Genevoix décerné par la ville de Garches – qu'on veillera à ne pas confondre avec le prix de l'Académie française Maurice-Genevoix.”

Une Recherche plus brutale Et puis il y a des livres qui n’ont pas de prix, mais sont riches d’enseignements. “Les éditions des Saints-Pères , signale Matthieu Lindon dans Libération, s’apprêtent à publier à prix d’or (249 euros) trois carnets Moleskine de Proust de 1908 où des brouillons manifestent que, à un moment donné, ce n’est pas un morceau de madeleine trempé dans le thé qui aurait ressuscité tout Combray et ses environs (le gâteau n’apparaissant que dans le troisième carnet), mais un bout de biscotte (dans le deuxième) si ce n’est du simple pain grillé (dans le premier). A priori, il n’y a pas de quoi bouleverser l’exégèse proustienne mais il est clair que, pour ceux, par exemple, qui n’ont pas lu A la recherche du temps perdu et pour qui cette madeleine est la meilleure manière de manifester sa proximité avec l’œuvre, c’est un coup aussi dur que la texture du pain grillé. Biscotte et pain grillé relèvent de toute évidence d’une conception cent fois plus brutale de l’œuvre (rien que le bruit sous les dents quand le narrateur aurait croqué est tellement antinomique de la scène que son silence absorbant a rendue célèbre). Et à la fois, bien sûr, ça n’a pas la moindre importance, ça relève plus du fétichisme du lecteur que de l’histoire littéraire, de même que si ce n’avait pas été dans du thé mais dans du café – ou même, soyons fous, dans du chocolat – que les miettes de nourriture avaient baigné avant d’atteindre la gorge du narrateur transfiguré, la face de la littérature n’en eût pas été changée.” Allez savoir, cependant : si la madeleine avait été une biscotte, Proust aurait-il eu le Goncourt dès Du côté de chez Swann (qui n’avait obtenu qu’une seule voix), et non six ans plus tard avec A l’ombre des jeunes filles en fleurs ? A quoi ça tient…

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