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Guerre de tranchées à Saint-Germain-des-Prés

5 min

Quand Patrick Besson et Frédéric Beigbeder attaquent Le Monde des livres et son feuilletoniste littéraire Eric Chevillard, et réciproquement, qu'en termes élégants ces choses-là sont dites !
Une guerre sourde, une guerre de tranchées et d’artillerie lourde fait rage à Saint-Germain-des-Prés. Elle oppose, d’un côté, les écrivains et critiques littéraires Patrick Besson et Frédéric Beigbeder, respectivement du Point et du Figaro Magazine , et de l’autre, le feuilletoniste littéraire du Monde des livres et néanmoins écrivain Eric Chevillard. Un exemple parmi tant d’autres, cette chronique de Patrick Besson, il y a un mois et quelques, dans Le Point donc, titrée « Lecture assistée (4) » (« Lecture assistée » , première du nom, brocardait gentiment il y a quatre mois, le directeur du Monde des Livres et candidat ces jours-ci à la direction du Monde , Jean Birnbaum j’avoue avoir raté les épisodes 2 et 3…) “Après quelques jours au procès DSK à Lille, besoin de détente , écrit Patrick Besson. J’ouvre Le Monde des livres du 3 février 2015 à la page 8. Un article prometteur : « Derrière la langue ». Derrière la langue, il y a les amygdales, mais je sens qu’avec le critique Eric Chevillard nous allons découvrir quelque chose de plus insolite. Le feuilletoniste du journal nous propose une lecture de Lava de Rémi David (Le Tripode, 12 €). Lava n’est pas un roman sur la blanchisserie – il y en a eu de fort beaux, par exemple L’Assommoir d’Emile Zola –, mais sur un infanticide. On a d’abord, selon Chevillard, un Rémi David qui « s’insurge contre la belle langue chatoyante de la littérature ». C’est donc la littérature qui a une langue, et non un petit garçon dont on examinerait les amygdales. Et cette langue est « belle » et « chatoyante ». Je dirais que ça dépend des écrivains et des époques, mais ma remarque n’arrêtera pas le rouleau compresseur chevillardesque, qui reproche à cette langue belle et chatoyante de ne savoir « que mentir ». Quand on est beau et chatoyant, on ment. Pour dire la vérité, il faut être laid et pas chatoyant. On a là, en filigrane, une esthétique et même une morale. L’avertissement est donné : toute beauté et tout chatoiement de la langue seront réprimés par Chevillard et ses épigones au motif de leur insincérité. Et Chateaubriand, Gautier, Flaubert, Proust et Nabokov de retourner en catimini dans leur tombe sans demander leur reste de prospérité.” Et ça continue comme ça…

Vain ! Inepte ! Déjà lu !
Beaucoup plus violent, Frédéric Beigbeder, le lendemain même, consacre sa propre chronique littéraire, dans Le Figaro Magazine , au dernier livre de Chevillard, Juste ciel. « Les occasions de rire n’étant pas nombreuses en ce moment , écrit-il, remercions Eric Chevillard d’égayer les giboulées de mars. Nous devons tant de bonheur à l’humoriste du Monde : il fut un hilarant créateur d’ambiance en 2014. On se souviendra longtemps de sa critique assassine de Patrick Modiano ( « ses romans ne sont pas des livres mais des aérosols »), une semaine avant que l’auteur de Dora Bruder n’y survive, de justesse, grâce au prix Nobel de littérature. L’aérosol modianesque contenait en réalité de l’insecticide, avec Chevillard dans le rôle du moustique zonzonnant dans le vide. L’éclat de rire général fut prolongé par le propriétaire de son journal lorsqu’il traita (sur Twitter) son salarié de « connard ». J’en profite , poursuit Beigbeder, pour remercier M. Serge Dassault pour sa grande courtoisie : s’il m’avait insulté de la sorte, j’aurais été au regret de devoir vous quitter bêtement, par fierté désuète, honneur mal placé, sursaut de dignité… toutes notions visiblement inexistantes chez notre amuseur du jeudi soir, lequel s’accroche à son feuilleton hebdomadaire comme un mollusque à la coque du Titanic (nous prions diptères et gastéropodes de nous pardonner ces comparaisons dégradantes).” Et Beigbeder d’étriller le livre de son confrère, “un exercice de style parfaitement hermétique et vain” , une “ineptie” remplie de “cliché” et de « déjà lu »”.

Gros sabots ! Vautour ! Inepties !
La critique littéraire est-elle un plat qui se mange froid ? J’ai mené ma petite enquête, et il se trouve que dans Le Monde des livres du 22 août dernier, Eric Chevillard consacrait son feuilleton à un des événements de la rentrée littéraire, Oona & Salinger , de… Frédéric Beigbeder. Long article à charge, avec par exemple ces phrases : “Frédéric Beigbeder ne se mouche pas du pied – sans doute parce qu’il est chaussé de gros sabots et qu’il risquerait donc de se faire mal : il se permet de mettre ses mots dans la bouche de Truman Capote, de la frêle Oona sans défense et de Salinger, mort en 2010, auquel il prête même sa plume (les vautours ont de semblables attentions). […] Le lecteur finit par se demander si Oona ne rompt pas avec Salinger en raison des inepties que lui attribue Frédéric Beigbeder.” Et Chevillard de conclure : “Il est parfois bien périlleux de vouloir tout faire tenir dans un livre. La désinvolture peut avoir du charme la danse de l’ours également. Mais pas dans un magasin de porcelaine. « Une fille, ça s’ouvre et se referme : le problème est de trouver le bon mot de passe », écrit l’auteur. Une chance dans notre malheur : un livre aussi, ça se referme.”

Vulgaire ! Bâclé ! Pire et pire encore !
Et Patrick Besson dans tout ça ? Sur le blog d’Eric Chevillard, à la date du 29 octobre 2014, on peut lire ceci : Il y a un double jeu de la désinvolture assez lamentable, qui se rencontre par exemple chez Frédéric Beigbeder, Eric Neuhoff ou Patrick Besson. Ils se voudraient espiègles ou primesautiers, mais ces adjectifs qualifient trop bien les fillettes pour convenir aussi à leur prose vulgaire et bâclée. Car ce sont des écrivains qui bâclent. Qui bâclent avec constance, avec acharnement. Qui bâclent avec scrupule. Ruse grossière : l’écrivain bâcleur laisse croire en effet qu’il pourrait faire beaucoup mieux, qu’il gâche exprès son immense talent parce qu’il aime trop la vie pour se dévouer à la littérature tel un moine écrivain. […] Faux. Il bâcle mais, ce faisant, il donne le maximum, il donne tout ce qu’il peut. Il donne sa mesure. Il est au taquet. Elle n’existe pas, cette œuvre sublime qui serait enfouie dans les limbes de sa conscience. Elle n’existe pas même virtuellement. Tout est là, dans ces pages bâclées, le pire et le pire encore.” Critiques littéraires, de la Dispute et d’ailleurs, pas la peine d’assassiner les écrivains, ils le font très bien entre eux !

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