LE DIRECT

L'artiste immortel est en marche

5 min

Alors qu'Audrey Azoulay défend Le Quartier, le centre d'art de Quimper, son homologue russe dissout le Centre d'Etat pour l'Art Contemporain dans le très soviétique ROSIZO. Mais tout cela est vain, comme l'illustre "The Next Rembrandt". L'artiste de demain est né : c'est un ordinateur.

“Cela ne faisait de mystère pour personne : depuis l’élection du maire (LR) de Quimper Ludovic Jolivet, le Quartier, centre d’art contemporain, est en péril. Après une baisse des dotations de la mairie, son principal financeur, de 15 % en 2015, le maire projette de réduire le budget dans les mêmes proportions cette année, puis en 2017. Avant de supprimer la subvention ? Dimanche, lit-on dans Ouest France, la ministre de la Culture et de la Communication, Audrey Azoulay, a déploré la volonté du maire de Quimper de mettre fin à cette subvention. Dans un communiqué dominical, elle dit « avoir appris avec consternation le souhait du maire ». « Depuis 25 ans, écrit-elle encore, ce lieu de référence pour l’art contemporain au niveau national et en Bretagne soutient la création en exposant des artistes émergents et confirmés. Ses directeurs successifs et son équipe ont mené à Quimper, et sur tout le territoire, de nombreuses actions pour que se rencontrent art contemporain et public le plus large. » La ministre propose que « le dialogue entre les partenaires publics reste ouvert pour chercher des solutions et éviter la remise en cause brutale et définitive de cet espace de culture ».”

Organiser des processus, et soumettre les personnes à ces processus

Qu’on se le dise, notre ministre de la Culture aime l’art contemporain, et le défend. Ce qui n’est pas le cas de son homologue russe, qui « dissout l’art contemporain dans le soviétisme », comme l’a titré Le Journal des Arts. Vladimir Medinsky, le très conservateur ministre de la culture russe, a annoncé mercredi la fusion de deux structures muséales, rapporte le correspondant à Moscou du Journal, Emmanuel Grynszpan. Une décision qui remet fortement en cause le soutien gouvernemental à la création contemporaine. Le Centre d’Etat pour l’Art Contemporain, le CEAC, passe sous la coupe de ROSIZO, un organisme spécialisé dans les expositions (souvent ternes) d’artistes de l’époque soviétique. A contrario, le CEAC gérait de manière très dynamique un réseau de huit musées d’art contemporain à travers la Russie. Son directeur Mikhaïl Mindlin, qui possède une bonne réputation, est relevé de ses fonctions. […] C’est le directeur actuel de ROSIZO, Sergueï Perov, une figure peu connue, qui dirigera la nouvelle structure. Dans sa première interview, accordée au quotidien conservateur Izvestia, il annonce la couleur : « Ma formation, c’est l’école militaire. Elle m’a appris le principal : organiser des processus et soumettre les personnes à ces processus. (…) Je suis, je l’avoue, un technocrate et ne m’imaginais pas un jour travailler dans la culture ». Pour la petite histoire, ROSIZO fut créé à l’époque soviétique et son nom exact jusqu’en 1994 était RosizoPropaganda. D’après Medinsky, connu pour favoriser tout ce qui est à ses yeux patriotique, mais aussi pour son antipathie aiguë envers l’art contemporain, la Russie compte « plusieurs grands centres d’art classique et à peine une poignée de centres dédiés à l’art contemporain », rapporte l’agence TASS. Pour lui, les tâches de ROSIZO et du CEAC se rejoignent. Fondé en 1994, le CEAC fut la première organisation gouvernementale entièrement dédiée à l’art contemporain. Depuis 2002, il organise un festival annuel dédié aux jeunes créateurs, qui s’est transformé à partir de 2008 en biennale de la jeune création. […] « ROSIZO est chargé de populariser l’art soviétique officiel et l’art contemporain patriotique », estime le critique d’art Vladimir Bogdanov. « De son côté, le CEAC était l’une des principales institutions diffusant auprès de la population l’art non officiel d’après-guerre, les non-conformistes, [et d’autres courants plus récents]. On avait depuis longtemps le sentiment que l’Etat n’était pas satisfait de la ligne suivie par le CEAC ».”

A l'instar de la mode, produire chaque année de nouvelles collections Cézanne, Picasso ou Matisse

Bref, finissons-en avec l’art contemporain et glorifions le retour au classicisme, si possible assisté par ordinateur. Comme ce “portrait d’un homme barbu, vêtu de noir, qui porte un chapeau et une collerette blanche”, qui “trône dans la galerie Looiersgracht 60, au cœur d’Amsterdam, mais [malgré les apparences] n’a pas été peint par Rembrandt. Les équipes de Microsoft, explique une brève du Point, ont, à la demande de la banque ING, scruté 346 peintures du maître du XVIIe siècle. Un algorithme a ensuite passé au peigne fin une foule de détails caractéristiques composant un visage « à la Rembrandt » (l’espace entre les yeux et le nez, la pigmentation de la peau, la forme de la bouche, la dimension des rides…) et, après cinq cents heures de calculs, généré une œuvre baptisée The Next Rembrandt , de 148 millions de pixels. Rien n’a été laissé au hasard, pas même le rendu en relief, grâce à l’utilisation de l’impression en 3D, qui a fabriqué 13 couches successives (imitant le relief des coups de pinceau, la palette des clairs-obscurs, jusqu’à la moindre craquelure du vernis).” “Des discussions sont en cours, nous apprend Paris Match, pour exposer ce Next Rembrandt au Museum of Modern Art, le MoMA, à New York.” “C’est bluffant !, s’exclame Fabrice Bousteau dans son édito de Beaux-Arts Magazine. Un critique d’art britannique a déclaré que c’était idiot et qu’aucune machine n’égalera le génie de Rembrandt. C’est de moins en moins sûr et cela pourrait même bouleverser l’histoire de l’art. On avait été étonné, jadis, que l’on puisse donner à une voiture le nom d’un artiste (Picasso), mais on n’imaginait pas encore pouvoir créer des œuvres post-mortem. Grâce à l’intelligence artificielle et aux progrès considérables des imprimantes 3D, on peut désormais aller plus loin et imaginer qu’à l’instar des maisons de mode, on pérennise ad vitam aeternam les grands maîtres de l’histoire de l’art en produisant chaque année de nouvelles collections Cézanne, Picasso ou Matisse. […] L’artiste immortel est en marche : il s’appellera Picasso Apple, Giacometti Microsoft ou JR Google Street View.”

L'équipe
Production
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......