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Erik Satie en 1909

L'hurluberlu d'Arcueil

6 min

Retour sur les élucubrations d'un élu FN du conseil municipal d'Arcueil, vitupérant contre ce compositeur "hypocrite", "médiocre", "illuminé", "ivrogne", et pire encore, "communiste", que la ville fête cette année. Le tout sur la foi d'informationss glanées sur Wikipedia...

Erik Satie en 1909
Erik Satie en 1909

Quelques nouvelles des orchestres, pour commencer. C’est un jeune chef canadien qui dirigera le Met, nous apprend une brève de La Croix. “Le Québécois Yannick Nézet-Séguin, 41 ans, a été nommé directeur musical du Metropolitan Opera de New York pour succéder à James Levine, qui a passé quarante années à sa tête. Pianiste de formation, Yannick Nézet-Séguin rejoindra le Met dès la saison prochaine, et continuera, parallèlement, à diriger l’Orchestre de Philadelphie.” “Des nouvelles [aussi] de l’English National Opera, maison londonienne en crise. Si un accord a été trouvé avec le chœur sur ses conditions d’emploi et de rémunération, évitant ainsi une grève très préjudiciable, un mauvais signe est venu de la fosse, nous apprend Diapason : le directeur musical Mark Wigglesworth a annoncé qu’il tirerait sa révérence cet été, après une petite saison de présence. Les turbulences internes et externes, la baisse de subvention de 30 % ne sont évidemment pas très étrangères à sa décision. Il s’en est expliqué dans une lettre au ton désabusé : « La compagnie évolue maintenant dans quelque chose que je ne reconnais pas, et malgré mes efforts pour maintenir ce que je crois être les piliers fondamentaux de notre identité, je n’ai pas réussi à convaincre de cette nécessité. »”

Un élu municipal peu mélomane

“Au cœur de l’Europe, le ciel s’assombrit [aussi] sur l’une des meilleures formations du continent, lit-on encore dans Diapason : l’Orchestre du Festival de Budapest, instrument d’excellence patiemment forgé depuis 1983 par son chef Ivan Fischer, a annoncé subir une amputation aux trois quarts de sa subvention municipale. Certes, ce fleuron hongrois, aux fréquentes tournées internationales, est principalement soutenu par l’Etat, mais cette baisse imposée sans discussion le contraint déjà à revoir l’ampleur de sa programmation.” C’est encore un élu municipal, peu mélomane, qui s’est illustré récemment en banlieue parisienne, plus précisément dans le Val-de-Marne. “Alors qu'Arcueil célèbre le 150e anniversaire de la naissance d'Erik Satie (1866-1925), qui a vécu dans la ville les vingt-huit dernières années de sa vie et y est mort, Denis Truffaut, conseiller municipal FN, vient apporter une fausse note dans le concert de louanges, raconte Francis Gouge dans Le Monde. Il a aligné les noms d'oiseaux pour qualifier ce compositeur totalement atypique, farfelu, collectionneur de parapluies (qui les mettait sous son imperméable en cas d'averse, pour ne pas les mouiller) : « hypocrite », « médiocre », « illuminé », « ivrogne » et, injure suprême, « communiste ». Pourquoi tant de haine ? Denis Truffaut enchaîne les anecdotes [puisées, précise Le Parisien, “sur le site Wikipedia”…]. Ainsi, Satie serait hypocrite, car « engagé dans un régiment d'infanterie, il se fait réformer au bout de quelques mois en exposant sa poitrine nue au froid hivernal au point d'attraper une congestion pulmonaire. » Et illuminé, car « il crée sa propre Eglise dont il est le trésorier, le grand prêtre mais surtout le seul fidèle ».” Pis encore, ce médiocre « a créé un thème où le motif musical est reproduit 840 fois » (les fameuses Vexations). “Aussi l'élu s'insurge-t-il contre les 50 000 euros de subventions municipales (pour un total de 150 000 euros) apportées pour financer « la petite fête d'anniversaire d'un alcoolique du parti socialo-communiste », qui fut l'un des premiers adhérents de la cellule d'Arcueil.

Alcoolique, Satie ? Et alors ?

De telles attaques, rappelle Le Monde, ne sauraient faire oublier l'importance de Satie dans l'esthétique musicale du XXe siècle, et le culte dont il fait l'objet auprès des mélomanes britanniques et japonais, nombreux à venir se recueillir sur sa tombe. Le maire, Daniel Breuiller (EELV), raconte qu'à la fin des années 1990, il reçut la cassette d'un compositeur nippon qui lui demanda de la passer en hommage sur la tombe du « bon maître ». Car Denis Truffaut aurait pu ajouter à sa liste d'autres qualificatifs : humain, plein d'humour, inspiré, modeste et attentionné – l'hurluberlu d'Arcueil donnait bénévolement des cours de musique aux enfants du patronage laïque, qu'il emmenait aussi se promener à Paris.” En 2013, Agathe Mélinand avait écrit et mis en scène Erik Satie, mémoires d’un amnésique. Elle réagit dans L’Humanité aux élucubrations de l’élu frontiste. Illuminé, Satie ? “Il vaut mieux être illuminé que limité, rétorque-t-elle. Les attaques de ce monsieur sont d’une telle bêtise qu’elles dépassent l’entendement. A Arcueil, Satie a consacré beaucoup de son temps aux enfants. Il accompagnait au piano les cours de danse, partait en balade avec les enfants dans la campagne… Satie s’implique beaucoup dans la vie de sa commune, il a même failli être conseiller municipal ! Il est plus que normal qu’Arcueil se mette en quatre pour célébrer un artiste tel que lui.” Alcoolique, Satie ? “Et alors ? C’était un homme, un artiste talentueux, séduisant qui a apporté tellement de choses à la musique contemporaine. Avant de dire autant de bêtises, l’élu du FN aurait mieux fait de se documenter. Mais Satie était atypique, peut-être trop atypique pour qu’un élu du FN le comprenne. Moralité : ce monsieur Denis Truffaut, élu FN d’Arcueil, s’est couvert de ridicule. Avant de parler de Satie, il ferait bien d’écouter sa musique. [Et Agathe Mélinand de] lui conseiller d’écouter en boucle Sports et divertissements pour préparer son été.” “Daniel Breuiller, le maire d’Arcueil, reprend Le Monde, a préféré répondre par la dérision en déclarant : « C'est du très haut niveau, qui apporte beaucoup… Ça aurait beaucoup amusé Satie, et il nous a même servi. » En l'occurrence, les propos du frontiste ont provoqué une hausse de fréquentation des concerts, conférences, spectacles qui ont déjà eu lieu et qui se poursuivront jusqu'au 21 juin, constate Josiane Arberet, directrice du pôle culturel de la ville. Il aura donc été un parfait rabatteur. Satie peut lui dire merci !” Et puis après tout, comme le note dans son édito de Diapason notre Disputeur musical Emmanuel Dupuy, “le révisionnisme de M. Truffaut n’est pas plus ridicule que celui de quelques édiles parisiens, prêts, il y a quelques mois, à faire de Dutilleux un dangereux collabo”, ou des professeurs de musique de potentiels pédophiles, nous y reviendrons...

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