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La France, sale coin pour l'art contemporain ?

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Après tant d'autres, c'est au tour d'Anish Kapoor de voir son Dirty Corner versaillais agressé dans la nuit. Que dit ce vandalisme récurrent de la France d'aujourd'hui ? “L’artiste danois Marco Evaristti a encore frappé. En 2007, il avait été mis en garde à vue pour avoir coloré une montagne en Haute-Savoie… Cette fois, nous signale Beaux-Arts Magazine, il a été incarcéré deux semaines en Islande pour avoir versé du colorant aux fruits rouges dans un geyser situé au nord de Reykjavik. « Je fais ce que je fais parce que je suis un peintre. Un peintre de paysages qui n’utilise pas de toile, car je peins directement sur la nature. » Une performance peu appréciée des autorités qui y ont vu « une atteinte au code de l’environnement ».”

" Je ne cherche pas la provocation." Anish Kapoor Peu probable que les agresseurs nocturnes de l’art contemporain en France se revendiquent de pareille démarche artistique. Toujours est-il qu’“à la déjà longue liste d’actes de vandalisme perpétrés contre des œuvres d’art en France, il faut donc désormais ajouter celui dont a été entachée la sculpture d’Anish Kapoor installée dans les jardins du château de Versailles , constate navré Judicaël Lavrador dans Libération. Maculé de peinture, Dirty Corner faisait débat dès l’inauguration de l’exposition pour cette raison-là : que l’artiste l’aurait qualifié de « vagin de la reine ». Il a depuis démenti avoir tenu ces propos rapportés par le JDD, et s’est défendu, avec une maladresse confondante, dans le Figaro, en tenant à démarquer son œuvre de celle de Paul McCarthy, pourtant victime, l’automne dernier, d’agressions qui l’incitèrent à retirer son Tree (un arbre, donc, dans lequel certains virent un jouet sexuel) de la place Vendôme.” Que dit donc Anish Kapoor « avec une maladresse confondante » dans Le Figaro ? On trouve sa réaction sur le site du quotidien. « Quelle tragédie ! Quelle tristesse ! » , répond simplement l'artiste invité de Versailles cet été. « Je n'ai jamais employé les mots d'où est née la polémique » , répète Anish Kapoor. « Je n'ai jamais dit “La Reine”, j'ai évoqué “Her” ou “She” pour désigner une forme qui pourrait être féminine, allongée sur le gazon, comme une reine égyptienne ou une sphinge. Le fait de baptiser Dirty Corner d'un vulgaire Vagin de la Reine est une façon de rabaisser mon travail, de mettre l'art au niveau des injures, de salir mon œuvre et de l'associer par des mots offensants à un rejet facile et immédiat. […] Je ne cherche pas la provocation. Je refuse donc catégoriquement que l'on associe Dirty Corner à l'œuvre de l'artiste américain Paul McCarthy , sexuellement explicite et revendiquée comme telle. Cette association de deux mondes qui n'ont rien à voir est absurde, ridicule et malveillante. C'est faire de la pauvre psychologie que de nous marier par le scandale. »

Un vandalisme plus grave qu'il n'y paraît “Que Kapoor soit un peu dépassé par l’ampleur du rejet que subit son œuvre dit peut-être ceci , reprend Judicaël Lavrador dans Libération : qu’il est Anglais et que le vandalisme est une spécialité (sinon une exclusivité) française. Nathalie Heinich avait ainsi étudié dès 1997 cet « art contemporain exposé aux rejets » tandis que Louis Réau, dans son Histoire du vandalisme (en 1958), rappelait que le terme même avait été forgé en 1794, par l’abbé Grégoire. Lequel échoua manifestement dans sa louable ambition, ainsi formulée : « Je créai le mot pour tuer la chose. » Car celle-ci perdure. Qu’ils aient été commis au sein d’un espace d’exposition (à la collection Lambert en Avignon, en 2007, un tableau blanc de Cy Twombly avait été maculé de rouge à lèvres) ou bien dans l’espace public (l’initiative artiste du maire FN d’Hayange faisant repeindre en bleu une fontaine du sculpteur Alain Mila), qu’ils relèvent d’une motivation artistique après tout en lignée directe de la veine vandale du dadaïsme, ou bien d’un esprit réactionnaire qui n’a jamais supporté que les créateurs contemporains s’aventurent sur les plates-bandes du patrimoine, ce vandalisme est toutefois plus grave qu’il n’y paraît. Quelques jets de peinture sur une pièce à l’exposition éphémère ne sont, diront certains, pas comparables aux destructions de trésors archéologiques auxquels se livrent aujourd’hui les soldats de Daech en Syrie, en Irak, et naguère les talibans en Afghanistan. Le vandalisme versaillais s’attaque à une œuvre exposée temporairement et n’a certes rien d’irréversible. Pour autant, ces violences faites aux œuvres, et donc à l’artiste, à son public, à la liberté de création et d’expression, sont en passe de devenir une dangereuse habitude. Le pire serait que ces gestes entachent bien plus qu’une sculpture et qu’ils déteignent sur l’image que les artistes du monde entier peuvent se faire de leur terre d’accueil éphémère. Dirty Corner, alors, ne désignerait pas seulement la pièce de Kapoor mais la France elle-même, salie par son prompt réflexe à rejeter l’art d’aujourd’hui. Une forme de vandalisme dirigé contre soi-même.”

"Cela parle plus d'une certaine intolérance qui apparaît en France que d'art quel qu'il soit" Anish Kapoor Anish Kapoor ne dit en fait pas autre chose, dans son entretien au Figaro , d’une « maladresse » pas si « confondante » que ça, finalement : « «Il faut remettre cela dans une certaine perspective , relativise-t-il. Si cet acte de vandalisme dit quelque chose, cela parle plus d'une certaine intolérance qui apparaît en France que d'art quel qu'il soit. Le problème me semble plus politique qu'autre chose, il renvoie à une fraction que l'on me dit très minoritaire pour laquelle tout acte créatif est une mise en danger d'un passé sacralisé à l'extrême pour des desseins qui n'ont rien d'artistique. J'espère qu'il ne s'agit que d'un groupuscule dont la voix recouvre celle de la plupart des autres. Je trouve ce phénomène de nuisance triste. » Et de réfléchir à l’impact de cette agression sur son œuvre future : « Il y a bien longtemps à Documenta, rappelle-t-il, une œuvre de Joseph Beuys – des roches empilées – avaient été vandalisées, peintes en rose, certaines avec des graffitis de lapins. Beuys a retourné cette agression en utilisant ce graffiti de lapin dans d'autres œuvres postérieures. C'est l'énergie même de l'art que de chercher une solution. » Faute de démarche artistique, les vandales versaillais auront ainsi peut-être, et à leur corps défendant, contribué à l’histoire de l’art…

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