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La gratuité c'est le vol, et l'édition un art martial

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Alors que le Syndicat national de l'édition lance une campagne contre l'harmonisation du droit d'auteur voulu par la Commission européenne, et qu'une étude montre la chute brutale du revenu des auteurs américains, une grande chaîne de librairies japonaise achète 90 % du tirage du nouveau Murakami pour contrer Amazon.
« Inquiétude sur le droit d’auteur » , titre La Croix. “Un livret [intitulé] La gratuité c'est le vol – 2015 la fin du droit d'auteur ?, écrit par l'avocat Richard Malka avec le soutien du Syndicat national de l'édition (le SNE), a été distribué… gratuitement, [le 10 septembre], dans les librairies. Tiré à 50 000 exemplaires et diffusé sur Internet, il entend sensibiliser sur la défense du droit d'auteur, menacé selon lui par Bruxelles. La Commission souhaite en effet harmoniser les différents systèmes de rémunération en Europe. Un rapport préparatoire du Parlement européen propose de réduire la durée des droits à 50 ans, au lieu de 70 ans, et de rendre obligatoires une vingtaine d'exceptions qui ne donneraient plus lieu à rémunération.” “ Tout a déjà été pointé dans le cadre de cette campagne de défense des auteurs, que porte le Syndicat national de l’édition , commente Nicolas Gary sur le site ActuaLitté.com. L’un des paradoxes, et pas des moindres, est que les organisations d’auteurs, justement, tardent encore à soutenir cette opération. Certainement parce qu’elles n’ont été consultées que du bout des lèvres, et que l’écriture d’un texte faisant consensus entre les deux parties n’a pas été possible. On ne peut nier aux éditeurs la nécessité de cette action, attendu que les législations en cours d’élaboration les frapperont directement. En revanche, les reproches largement formulés portent sur le prétexte : brandir la situation des auteurs, pour attirer la sympathie du public, et provoquer le buzz.

Cauchemar juridique « Le Syndicat national de l’édition [...] alerte les autorités et les éditeurs face aux risques que la gratuité, érigée en principe général, fait peser sur des milliers de créateurs, d’auteurs, d’écrivains, de chercheurs, de penseurs et d’essayistes », a déclaré Vincent Montagne, le président du SNE, [qui] pointe d’une part la directive européenne sur le droit d’auteur, d’autre part, le projet de loi sur le numérique en France. Ces deux éléments « risquent de bouleverser l’équilibre juridique et économique qui permet aujourd’hui aux auteurs d’être rémunérés, et plus généralement, aux créateurs, de vivre de leur travail ». Il rappelle également que le droit « garantit aux auteurs la possibilité d’être rémunérés en fonction de l’audience de leurs œuvres », et, dans le même temps, les lecteurs en font le succès. La liberté éditoriale et sa diversité sont présentées comme les garantes de la constitution d’une culture pour tous. Et elles sont aujourd’hui « menacées par l’intense lobbying de quelques majors qui entendent s’attribuer les revenus de ces créations et leur diffusion ». Et voici le tableau du monde apocalyptique qui est brossé : « Certains rêvent d’un monde où l’accès universel aux connaissances se ferait au mépris des auteurs. Dans ce monde, on plagierait les textes, on y puiserait librement les connaissances et les créations, devenues simples données échangeables, partageables, diffusables à l’infini... mais occasionnellement ou jamais rémunérées. » C’est dans ce contexte que les éditeurs ont « choisi de dénoncer aujourd’hui le risque encouru par notre société si les projets de la Commission européenne et du gouvernement français étaient menés à leur terme. Ce cauchemar juridique éveille les consciences de nombre d’auteurs et de défenseurs de leur liberté ». […]

Chute brutale du revenu des auteurs américains Le Parti pirate français a apporté quelques nuances au tableau : « “La gratuité c’est le vol”. Formule-choc, aphorisme affligeant. On songe aux écrits d’Orwell, “la guerre, c’est la paix”... Cela révèle une vraie vision du monde. De celle que nous combattons avec une rare sérénité de conscience, comme quand le patron de Nestlé affirme que l’accès à l’eau n’est pas un droit fondamental. » Le SNE trouvera certainement de l’eau pour son moulin dans cette brève de l’Afp publiée par Le Monde , faisant état d’une « chute brutale du revenu des auteurs américains » : selon une étude rendue publique le 15 septembre par l'Authors Guild, organisation professionnelle, le revenu annuel moyen d'un auteur à plein temps a baissé de 30 % entre 2009 et 2015, pour s'établir à 17 500 dollars (15 510 euros). L'auteur de l'étude, la société Codex Group, attribue cette chute à l'émergence du livre numérique et à la baisse des prix imposée par Amazon.”

"Les libraires doivent se serrer les coudes" Pour lutter contre cette position dominante, “le prochain livre du romancier japonais Haruki Murakami, [sorti] le 10 septembre au Japon, est l’enjeu d’un bras de fer inédit entre une grande chaîne de librairie et le géant de la vente en ligne Amazon , rapporte Astrid de Larminat dans Le Figaro. La société Kinokuniya, qui possède soixante-six librairies au Japon mais aussi à l’étranger, notamment aux États-Unis, a acheté 90 % des 100 000 exemplaires du premier tirage de Romancier, une vocation, un recueil de textes dans lesquels Murakami raconte sa vie d’écrivain et dévoile ses petits secrets d’écriture et d’inspiration. La société Kinokuniya a déclaré qu’elle allait placer les 90 000 exemplaires du livre dans ses propres magasins mais aussi les revendre à d’autres librairies du pays : « Pour rivaliser avec les vendeurs de livres en ligne et faire revivre les circuits de distribution conventionnels, les librairies du pays doivent se serrer les coudes. » Murakami ne s’est pas prononcé mais a relayé via sa page Facebook les articles relatant l’affaire.” “Par cette opération, explique Alain Beuve-Méry dans Le Monde, Kinokuniya, qui est aussi libraire en ligne, entend marquer les esprits. Comme en France, le nombre et la diversité des points de vente constituent la meilleure garantie pour une large diffusion des livres. L'histoire ne dit pas encore, en revanche, si l'éditeur japonais de Murakami va jouer le jeu, en attendant l'écoulement des stocks de Romancier de profession(oui, Le Monde ne traduit pas le japonais comme Le Figaro ), ou s'il va organiser tout de suite un nouveau tirage de 100 000 exemplaires pour profiter de cette aubaine. Murakami sera de toute façon au firmament des ventes.” On n’est pas inquiet pour lui, tant, au Japon, “la parution de ses livres est vécue comme un événement majeur, dépassant le seul cercle des amateurs de littérature.”

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