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La Liberté au prétoire

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"Liberté" de Paul Eluard, illustré par Fernand Léger
"Liberté" de Paul Eluard, illustré par Fernand Léger

En attendant que la justice tranche éventuellement sur l'entrée, ou non, du "Journal d'Anne Frank" dans le domaine public, c'est un autre texte lié à la Seconde Guerre Mondiale qui a occupé les prétoires : "Liberté", le fameux poème de Paul Eluard... Explication de texte au tribunal.
On commence par un codicille à la revue de presse de vendredi dernier, à propos de la polémique sur l’entrée, ou non, dans le domaine public du Journal d’Anne Frank au 1er janvier de cette année. “A quelques jours de la date fatidique, écrivait le 30 décembre Erwan Cario dans Libération, le Fonds Anne Frank, bénéficiaire et gestionnaire des droits de l’œuvre a réagi. La députée du Calvados Isabelle Attard et le maître de conférences et blogueur Olivier Ertzscheid [qui avaient déclaré vouloir mettre en ligne le texte] ont reçu chacun un courrier. Olivier Ertzscheid a publié sur son site les injonctions auxquelles il [devait] se conformer dans les cinq jours : renoncer à la mise en ligne, expliquer sur son blog qu’il n’avait pas bien compris les tenants et les aboutissants, informer les médias avec qui il a été en contact du fait qu’il [avait] reconsidéré son geste. Il [devait] s’acquitter de 1 000 euros par jour et par injonction non suivie. C’est « une approche d’intimidation à l’anglo-saxonne », [ expliquait] Ertzscheid. Il ne [voulait] pas devenir « un martyr de la cause », mais se [disait] « prêt à assumer et à mettre le texte en ligne ». Isabelle Attard [avait] un discours tout aussi résolu. « Je le mettrai bien en ligne dans les premiers jours de janvier. » Olivier Ertzscheid [pointait] un autre symbole : « Le 1er janvier 2016, l’histoire fait que plein d’œuvres antisémites, dont Mein Kampf, entrent elles aussi dans le domaine public. »” “ Et, comme promis, écrit trois jours plus tard Erwan Cario dans le même Libération, la députée et le maître de conférences ont mis en ligne le texte malgré l’avis et les menaces du Fonds Anne Frank. […] Jusqu’à preuve du contraire, le Journal d’Anne Frank , dans sa version originale en néerlandais, est aujourd’hui dans le domaine public. […] La suite de l’affaire se passera probablement devant un juge, qui devra statuer sur la validité des arguments du Fonds, car ceux du camp d’en face ont le mérite de relever de l’évidence : Anne Frank est morte il y a soixante-dix ans, en 1945, dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, et son œuvre appartient aujourd’hui à l’humanité entière.”

Monument En attendant, c’est un autre texte lié à la Seconde Guerre Mondiale qui s’est retrouvé dans les prétoires. Le 20 novembre, rappelle Macha Séry dans Le Monde, soit une semaine après les attentats de Paris et Saint-Denis, le Centre Georges-Pompidou dévoilait une bâche monumentale sur sa façade, reproduisant le célèbre vers de Paul Eluard, « Liberté, j'écris ton nom », illustré par le peintre Fernand Léger en 1953. Ce poème, Liberté, écrit en 1942, publié dans le recueil Le Rendez-Vous allemand (paru aux éditions de Minuit en 1945), est un texte « iconique », récité par des générations d'élèves et déclamé lors des moments forts de la vie de la nation. Un monument, en somme, devenu aujourd'hui l'objet d'un litige que la justice va devoir trancher. Le 16 décembre, une audience opposait, en effet, au tribunal de grande instance de Paris, la maison d'édition historique du poète et les ayants droit d'Eluard aux producteurs d'un film, Maps to the Stars. Violente critique du milieu du cinéma hollywoodien, ce long-métrage du réalisateur canadien David Cronenberg fut projeté au Festival de Cannes 2014, et son actrice principale, l'Américaine Julianne Moore, récompensée par [le prix] d'interprétation féminine. Objet du litige : soixante et un vers déclamés tel un leitmotiv par divers personnages dans un total de neuf scènes. Au Canada, le poème est tombé dans le domaine public. Tel n'est pas encore le cas en France, où le droit d'auteur s'exerce pendant soixante-dix ans après la mort de l'artiste [Paul Eluard est mort en 1952].

Leitmotiv à coquilles C'est en découvrant la bande-annonce du film, peu avant sa sortie en salles, que la famille a recensé une citation de six vers, pour laquelle elle a adressé une première facture de 2 000 euros, suivie d'une deuxième d'un montant identique pour les mêmes vers dans le film lui-même. Règlement acquitté par le producteur la veille de la projection à Cannes. Pour la société Maps Stars, le contrat était conclu et la question réglée. Elle a été relancée par le visionnage du film : ampleur des emprunts, inexactitude de la traduction en version française, comme dans les sous-titres (le vers « Sur le sable sur la neige » devenant « Sur le sable de neige » – de simples « coquilles » estime la défense). A quoi s'ajoutait l'absence de copyright au générique, mentionné depuis. La famille du poète a donc attaqué pour atteinte des droits de représentation, de reproduction et d'adaptation audiovisuelle. Les descendants d'Eluard, la fille que celui-ci a eue avec Gala, aujourd'hui âgée de 98 ans, et ses trois enfants, ne sont pas réputés pour être procéduriers. « On n'interdit jamais rien, sauf si c'est scandaleux », explique Claire Sarti, petite-fille du poète. « Ce ne sont pas des caricatures d'ayants droit qui battent monnaie », a martelé leur avocate, pour qui exiger seulement un euro symbolique reviendrait à cautionner des pratiques bafouant le droit d'auteur. A titre d'exemple, elle réclame donc 250 000 euros, chiffre calculé sur les entrées en salles, les ventes du DVD et le retentissement international du film grâce à sa sélection à Cannes.

Message de mort Outre le différend financier, le préjudice serait surtout moral , précise la journaliste du Monde. Pour l'avocate de l'accusation, Claire Simonin, le sens de Liberté serait dénaturé par le film véhiculant un « message de mort ». Il « manque de lumière, d'espoir et de l'esprit d'Eluard ». Il se clôt en effet par le suicide de deux adolescents, frère et sœur, incestueux comme leurs parents, après une ultime récitation. « Ici, la liberté devient la mort », expliquait, d'ailleurs, David Cronenberg dans le dossier de presse du film. Pour la partie adverse, l'argument de l'altération du sens ne tient pas. « Obtenir la liberté en se donnant la mort peut être l'une des interprétations du poème », a-t-elle argué en se référant au dix-neuvième quatrain ( « Sur l'absence sans désir/Sur la solitude nue/Sur les marches de la mort/J'écris ton nom »). Selon les avocats de la défense, Paul Eluard « ne voulait pas que son poème soit uniquement étudié à l'école dans un contexte positif et conformiste », rappelant son adhésion au mouvement dada, puis surréaliste. Verdict le 11 février.”

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