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La loi du marché et l'esprit de janvier

5 min

Le film de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon, prix d'interprétation à Cannes, fait un malheur en salles et effraie Laurence Parisot. Effrayés aussi, les exploitants qui refusent Un Français de Diastème ? Ou besoin de place pour d'autres films ? Au Maroc, en tout cas, c'est certain : Much Loved , de nabil Ayouch, est bel et bien interdit... La nouvelle formule de Libération s’ornait hier d’un chômeur, illustrant le titre de une, aussi haut qu’étroit : « Le chômage superstar » . Enfin, un chômeur, un chômeur de cinéma, celui de La Loi du marché , dont Libération salue le « carton ». Le sous-titre : « Primé à Cannes, le film de Stéphane Brizé remplit les salles, offrant un miroir cinématographique aux inquiétudes d’une société française travaillée par la crise. » semble scruté d’un air pensif, voire circonspect, par un Vincent Lindon tout en moustache. “C’est lui , estime Didier Péron, qui a permis au film de démarrer en trombe, avec 250 000 entrées réalisées en huit jours d’exploitation, puis une sortie élargie par le distributeur, Diaphana, dans 150 salles supplémentaires après la récompense cannoise. Le film franchira aisément le cap des 500 000 entrées, score réalisé par exemple sur un créneau similaire par Deux jours, une nuit, des frères Dardenne, avec Marion Cotillard dans le rôle d’une ouvrière se battant pour garder son taf.

"Film d'horreur" Découvrir le film dans le déchaînement de luxe et l’hystérie médiatique du Festival produisait un drôle d’effet , témoigne le critique cinéma de Libération, mais une certaine nervosité post-palmarès perdure, comme le prouve l’étrange virulence de Laurence Parisot, ex-patronne du Medef, dans une chronique sur Europe 1, qui qualifie La Loi du marché de « film d’horreur » : « Sa description du monde de l’entreprise est l’équivalent de ce que l’on pourrait dire du film Rosemary’s Baby , de Roman Polanski, si on avait dit qu’il traitait de la maternité », explique Parisot, pointant le manichéisme d’une représentation caricaturale du monde du travail à travers une « épopée du bien et du mal » qui vire « au système totalement cauchemardesque », lequel n’aurait rien à voir avec « une réalité sociale ».” « Pour moi, ce film est un film politique, d’une certaine gauche, de l’extrême gauche » , dit-elle encore, citée par Le Parisien , qui indique qu’elle a invité “Vincent Lindon et Stéphane Brizé à reverser les gains du film à des travailleurs dans le besoin.”

Choix boutiquier ou vraie autocensure ? Un film dans le besoin, le besoin de salles, fait aussi beaucoup parler de lui, ces temps-ci. « Les exploitants ne veulent pas le film, ils ont peur. » Telle est , rapportée par Jean-Christophe Buisson dans Le Figaro Magazine, l’explication donnée par son distributeur (Mars Films) à Diastème, le réalisateur d’ Un Français dont la sortie, originellement prévue sur une centaine de copies le 10 juin, est de plus en plus compromise. A la manière d’ American History X, le film narre le destin d’un skinhead, gros bras du FN dans les années 80, qui finit par s’amender. Les directeurs de salles disent redouter que des hordes de crânes rasés envahissent leur locaux et fassent du grabuge (le film n’est pas tendre avec eux). Certains semblent surtout gênés par la « morale » du film, jugée « ambiguë », voire « complaisante ». Diable : ce personnage de facho repenti ne finit-il pas par susciter de l’empathie ?” Et le distributeur et la productrice du film, Marielle Duigou, de regretter dans Le Film Français une certaine frilosité provoquée par « un acharnement de haine sur les réseaux sociaux » . “Dans un contexte d’embouteillage en salles, difficile de savoir si cette affaire relève du choix boutiquier d’exploitants (qui ne rechigneront pas à sortir ce même 10 juin Jurassic World ) ou d’une vraie autocensure , relativise Alexandre Hervaud dans Libération. D’autres films aux sujets sensibles connaissent pourtant des déboires similaires. Toujours chez Mars Films, le film Tout, tout de suite de Richard Berry, sur Youssouf Fofana et l’enlèvement d’Ilan Halami, est au frigo depuis plusieurs mois, sans date de sortie. Quant à Made in France, polar de Nicolas Boukhrief situé dans les milieux jihadistes, son distributeur initial (SND) a carrément abandonné le projet après les attentats de janvier.”

Fatwa Ce ne sont pas les seuls films qui ne sortiront pas dans leur pays. “Quatre-vingt cinéastes et producteurs européens ont dénoncé vendredi la « censure » de Much Loved, du réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch , a-t-on ainsi lu dans La Croix.” “Projeté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le 19 mai, [le film], raconte David Fontaine dans Le Canard Enchaîné, lève courageusement le voile sur le business de la prostitution à Marrakech et sur ceux qui s’engraissent grâce à elle, de la maquerelle au chauffeur de taxi, du videur de boîte aux flics corrompus et violents. Les trois héroïnes du film, qui vivent en colocation, en accueillent une quatrième, voilée, qui arrive de sa campagne. Elles fréquentent les clubs, repoussent des clients français radins et, dans le taxi complice qui les voiture, prient pour trouver « un Saoudien beau gosse, gentil, avec une petite bite ». Sur la foi de ce simple extrait mis en ligne par la Quinzaine, une fatwa a été lancée sur Internet par un cheikh salafiste, puis retirée une plainte pour pornographie, incitation à la prostitution et atteinte à l’image du Maroc a été déposée, le 25 mai, par une association, et des menaces de mort lancées contre le réalisateur et son actrice principale, Loubna Abidar.

"Ceux qui abîment l'image du Maroc sont ceux qui interdisent le film" A la sortie de la projection à Cannes, le producteur Eric Poulet, établi au Maroc, s’inquiétait : « Les réactions sont très violentes, car Nabil s’en est pris au tabou énorme pesant sur la prostitution et ses ramifications au Maroc. » Dans la soirée du lundi 25 mai, le couperet est tombé. Le ministère marocain de la Communication interdit le film pour « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine » et « une atteinte flagrante à l’image du royaume. »” « La prostitution existe, j’ai voulu donner la parole à ces femmes qui souffrent, mais pas du tout pour abîmer l’image du Maroc ! , rétorque Nabil Ayouch à la correspondante à Rabat de Libération (décidément c’est leur jour). Ceux qui l’abîment sont ceux qui interdisent le film. A Cannes, ceux qui l’ont vu ont applaudi et salué la liberté d’expression qu’on peut avoir au Maroc. C’était une fierté pour moi, c’est vrai que la liberté d’expression au Maroc vit depuis quinze ans une évolution formidable. Mais en interdisant ce film, on met tout par terre. »”

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