LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La mort du théâtre ?

5 min

Grands travaux dans les théâtres parisiens, comme au Théâtre national de Chaillot, lieu historique du "théâtre qui s'adresse au plus grand nombre" . Une notion qui, à la suite du désengagement de l'Etat, n'a plus exactement le même sens... Le Théâtre national de Chaillot a lancé début avril une campagne de levée de fonds pour la rénovation de ses trésors art déco. « La volonté du Front populaire a été d’édifier un théâtre qui s’adresse au plus grand nombre, explique Didier Deschamps, directeur du théâtre, à Corinne Renou-Nativel dans La Croix. Nous voulons donc solliciter le plus grand nombre pour la rénovation de ce lieu qui appartient à tous, où a été rédigée la Déclaration universelle des droits de l’homme… » Les travaux sur le bâtiment obligent à fermer la salle Gémier. La salle Jean-Vilar et le petit studio demeurent ouverts, ainsi qu’un théâtre éphémère installé dans le grand foyer jusqu’en juin. […] Les quatre autres théâtres publics parisiens contraints à des rénovations – souvent rendues urgentes par l’absence d’entretien régulier, faute de fonds, et par des mises aux normes imposées par la loi – n’ont pas la possibilité de rester ouverts. Ils doivent survivre économiquement pendant les mois ou années de fermeture, alors que courent de nombreux frais (salaires des personnels, etc.) – et conserver leur place dans le cœur des spectateurs. […] Pour conserver la relation avec les spectateurs, l’Opéra-Comique doit annoncer la création d’événements ponctuels. On étudie aussi au Châtelet la possibilité d’une activité hors les murs. […] Pour son voisin le Théâtre de la Ville, divisé en deux sites dont celui des Abbesses (qui ne ferme pas), l’activité se poursuivra sous différentes formes. […] En outre, l’équipe recherche un lieu pour continuer d’accompagner des artistes comme Angelin Preljocaj ou Anne Teresa de Keersmaeker. « Nous aimerions trouver des sites aménagés ponctuellement pour un spectacle, poursuit Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville. La fermeture doit être l’occasion d’inventer d’autres cadres. »

Invasion du "spectacle vivant" En même temps, ce n’est pas l’offre théâtrale qui manque. “Chaque semaine, rien qu’à Paris et dans la région parisienne, près de 400 spectacles sont proposés au public. Ce qui fait sans doute de la capitale française la ville du monde la plus riche en matière de théâtre , estime Jean-Luc Jeener dans Le Figaro Magazine. Une surabondance incroyable qui devrait nous inciter à la fierté et à l’optimisme. Mais ce qui nous est proposé est-il vraiment du théâtre ? , s’interroge, dans ce long article titré « Est-ce la mort du théâtre ? » , le critique dramatique, par ailleurs directeur du Théâtre du Nord-Ouest. […] N’est-on pas plutôt envahi par ce qu’on appelle aujourd’hui « le spectacle vivant » ? Autrement dit un art bâtard, dispensateur d’ego, dont la palette s’étale du one-man-show aux lectures-spectacles, de relecture de classiques aux montages de textes, d’œuvres militantes aux mises en scène distanciées, de comédies de café-théâtre aux adaptations de romans… Sans parler de matières artistiques plus nobles qui, aussi utiles et merveilleuses qu’elles soient, ne sont pas du théâtre : la poésie, la marionnette, les spectacles musicaux, les créations collectives, voire l’improvisation si chère à Jamel Debbouze que notre non moins cher président voudrait imposer à nos timides écoliers…” « L’improvisation théâtrale est une activité extrêmement intéressante pour mieux maîtriser la langue française », a ainsi déclaré, citée par L’Obs , la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, approuvant la proposition de Manuel Valls d’« intégrer dans nos écoles l’art de l’improvisation que porte Jamel Debbouze » . “Même dans une économie raisonnable , reprend Jean-Luc Jeener, le théâtre coûte cher. Et quoi qu’en disent nos ministres successifs de la Culture, il y a un désengagement financier et, peut-être, surtout moral de l’Etat et des pouvoirs publics. […] Le théâtre en est donc de plus en plus réduit à une équation simple : le prix des billets d’entrée doit suffire à payer la production des spectacles. Ce pourrait être sain. Et d’aucuns peuvent se réjouir de ce retrait de l’Etat qui fausse la concurrence […] et coûte aux citoyens. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples. Ce désengagement est destructeur en ce sens qu’il laisse non seulement la place libre aux marchands dont le seul but, évidemment, est d’engranger des dividendes, mais qu’il n’est pas total : demeurent impôts, taxes, réglementations de toutes sortes…

Distraire, voire abrutir le peuple Comme le dit avec humour, mais la blessure au cœur, Jean-Paul Tribout : « Il y a 140 personnes à la Drac Aquitaine que l’on paye pour me dire qu’il n’y a plus de subventions pour le Festival de Sarlat. » Et Tribout, vrai connaisseur, vrai amateur de théâtre, de pointer les (in)conséquences de ce désengagement : prendre moins de risques dans la programmation de son festival, chercher ce qui marche, inviter une vedette pour la rentabilité, diminuer le nombre de comédiens, caresser le public dans le sens du poil… […] Les conséquences sont impressionnantes. Par exemple, la multiplication des spectacles solo, sous forme de monologues ou de one-man-show (150 environ, rien qu’en ce moment à Paris). Ce phénomène, qui s’amplifie d’année en année, trouve une alliance objective entre raisons économiques et ego dévorants. […] Et quand il s’agit indiscutablement de théâtre, est-ce vraiment du théâtre digne de ce nom ? N’est-ce pas pire ? Quand on sait, par exemple, que l’un des plus gros succès de la saison est la pièce de Laurent Baffie (« l’auteur français le plus traduit et joué à l’étranger » , comme l’avait déjà relevé François Aubel dans Le Figaro ), Sans Filtre, qui est d’une vulgarité inouïe – dans la pensée comme dans les actions –, on en reste un peu pantois. […] Il est de bon ton de citer la fameuse phrase de Jean Vilar : « Le théâtre est un service public aussi nécessaire que le gaz et l’électricité. » Sans doute, mais à condition que ce soit vraiment du théâtre ! Et non pas un spectacle de plus pour distraire, voire abrutir le peuple.” Ou comment, en huit décenniesa, le « théâtre qui s’adresse au plus grand nombre » a quelque peu changé de sens…

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......