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Lavettes (burqa, croix gammées, peaux-rouges et petits nègres)

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Alors que six membres éminents du PEN Club refusent l'hommage qu'il s'apprête à rendre à Charlie Hebdo , suscitant la colère de Salman Rushdie, le Soumission de Michel Houellebecq dépasse en terme de ventes Le Suicide français d'Eric Zemmour. Les éditions étrangères du livre de Houellebecq rivalisent dans l'image choc, la Russie bannit le Maus d'Art Spiegelman à cause d'une croix gammée en couverture, Tintin est à nouveau accusé de racisme, mais joie, Tintin au Congo est traduit en congolais.
“Peter Carey, Michael Ondaatje, Francine Prose, Teju Cole, Rachel Kushner et Taiye Selasi, six éminents écrivains anglophones, ont décidé , nous apprend Macha Séry dans le Monde, de bouder le gala annuel du PEN American Center, prévu le 5 mai à New York, au cours duquel le prix du courage en faveur de la liberté d'expression sera remis au journal satirique français. Diverses sont les raisons de leur défection. « Je ne pourrais pas m'imaginer assise dans une salle qui ferait une ovation debout à Charlie Hebdo », a simplement expliqué Francine Prose. Le Nigérian-Américain Teju Cole « ne pense pas que c'est un bon usage de notre temps de cerveau ou de nos engagements moraux que d'idolâtrer Charlie Hebdo », écrit-il dans une lettre ouverte publiée par le site The Intercept. L'Australien Peter Carey a dénoncé, lui, « l'aveuglement du PEN concernant l'arrogance culturelle de la nation française, qui ne reconnaît pas son obligation morale envers une grande partie de sa population, privée de pouvoir ». Dans un courriel à l'association, la romancière Rachel Kushner a justifié son boycottage par « l'intolérance culturelle » de Charlie Hebdo et sa « vision laïque outrancière ». Créé en 1921, le PEN Club est une association internationale d'écrivains affiliée à plusieurs organisations militant contre la censure et pour la liberté d'expression. Andrew Solomon, le président de la section américaine, est surpris par la violence des critiques. Son association a enregistré un pic d'adhésions après les attaques contre Charlie Hebdo. Le but des caricaturistes, a-t-il rappelé, n'était pas d’ « ostraciser ou d'insulter les musulmans », mais de refuser les intimidations d'extrémistes religieux.

"J'espère que personne ne se mettra jamais à leurs trousses" Salman Rushdie
Sur Twitter, Salman Rushdie a déploré la décision de ses confrères, les accusant d'être des « lavettes »[« pussies » , dans le texte]. Pour l'écrivain, victime d'une fatwa depuis la publication des Versets sataniques, ils ont « horriblement tort ». « Si le PEN Club, en tant qu'organisation promouvant la liberté de parole, ne peut défendre et célébrer des personnes qui ont été tuées pour des dessins, alors franchement, l'organisation ne mérite pas son nom. Ce que je voudrais dire à Peter et Michael et aux autres, c'est que j'espère que personne ne se mettra jamais à leurs trousses. » Cet épisode est l'énième rebondissement d'une controverse apparue aux Etats-Unis peu après les attentats du 7 janvier. Si les intellectuels ont dénoncé ce crime odieux, tous n'ont pas pris, loin s'en faut, la défense de Charlie Hebdo. L'une des plus virulentes, Joyce Carol Oates, qui considère le journal satirique comme sexiste et xénophobe, a aussi réagi à la polémique sur son compte Twitter qui rassemble près de 200 000 abonnés : « Il y a un problème très délicat à honorer “la liberté d'expression sans approuver ce qui ressemble à un discours de haine”. » Et d'ajouter que Charlie Hebdo avait déjà eu « une énorme publicité ».” Dont il se serait volontiers passé…

Une Joconde en burqa
Grâce aussi sans doute à « une énorme publicité » , on a pu lire dans Le Figaro que Soumission, le roman de Michel Houellebecq, dépasse désormais Le Suicide français d’Eric Zemmour. Selon l’institut GFK, le premier est au-dessus des 460 000 exemplaires vendus, le deuxième se situant autour de 430 000. Loin derrière, mais à un rythme galopant, on trouve le Berezina de Sylvain Tesson (70 000) et Cosmos de Michel Onfray (50 000).” S’il se vend bien, donc, “Soumission n’en finit pas de créer la polémique – y compris à l’étranger , nous apprend le mensuel Lire. La version hongroise du roman de l’éditeur Magvetö propose ainsi en couverture une Joconde… en burqa ! Une imagerie censée faire écho au propos du livre, qui imagine la victoire en 2022 d’un candidat musulman à l’élection présidentielle et l’islamisation progressive de la société française… Démarche similaire en Espagne, avec une tour Eiffel derrière laquelle se distinguent un croissant de lune et une étoile, ou au Brésil, avec un Hexagone enchâssé dans une mosaïque arabisante. D’autres pays ont recours à des symboles animaliers plus ou moins éloquents : en Allemagne, où le livre a rencontré un grand succès, on trouve en couverture un pigeon noir. En Italie, un renard sur une table dressée.”

Que fait la SPA ?
Il faut quand même se méfier de ce qu’on met en couverture d’un livre. “Pas de croix gammée visible en marge des commémorations du 8 mai 1945. L’intention semble louable, mais en Russie , révèle L’Humanité, elle se fait au détriment d’une œuvre majeure de la bande dessinée. Le symbole orne en effet une partie de la couverture de Maus, le chef-d’œuvre d’Art Spiegelman. Plusieurs librairies moscovites ont décidé de retirer le livre de leur vitrine, voire de leurs rayons. Plus fort, nous apprend le site Arrêt sur images : « Certaines librairies en ligne prétendent même ne jamais l’avoir eu en stock. » Il s’en était pourtant vendu, rappelle-t-on, environ 10 000 exemplaires depuis sa traduction en 2013.” En Amérique du Nord, c’est un autre classique de la bande dessinée qui risque d’être mis au ban. “On a accusé Tintin au Congo d’être raciste, L’Etoile mystérieuse d’être antisémite , rappelle Laurence Le Saux dans Télérama. Voilà que Tintin en Amérique dégagerait « une vision péjorative des autochtones qui sont appelés “Peaux-Rouges” par Hergé », rapporte Radio Canada. On peut certes pointer de regrettables clichés, mais il est dommage, nuance la critique bande dessinée de Télérama, de considérer les œuvres du passé sans les contextualiser. A ce compte, on peut tout aussi bien imaginer que d’autres aventures du reporter à houppette pourraient être contestées…” Et Laurence Le Saux de rappeler que dans Les Bijoux de la Castafiore, le malandrin, ce n’est pas l’un des Tsiganes installés près de Moulinsart, mais une vilaine pie attirée par ce qui brille. Que fait la SPA ?” Quoi qu’il en soit, comme l’a relevé Willem dans sa chronique graphique de Charlie Hebdo , Tintin au Congo est enfin traduit en congolais. Ça s’appelle Tintin Akei Kongo , chez Casterman. Et le dessinateur satirique de se réjouir : “Les Congolais aussi pourront rire des petits nègres.”

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