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Piotr Pavlenski, le 19 octobre 2014, sur les murs de l'Institut Serbsky

Le corps politique

6 min

Alors que l'artiste chinois Ou Zhihang, qui fait des pompes nu, s'étonne d'avoir pu effectuer sa performance sans aucune réaction policière devant le Bataclan, l'actionniste russe Piotr Pavlenski est interné à l'isolement dans l'institut psychiatrique Serbsky pour avoir mis le feu aux portes du FSB.

Piotr Pavlenski, le 19 octobre 2014, sur les murs de l'Institut Serbsky
Piotr Pavlenski, le 19 octobre 2014, sur les murs de l'Institut Serbsky Crédits : Maxim Zmeyev - Reuters

“Il observe, attend. Un livreur décharge son camion. Des habitants promènent leur chien, des admirateurs de Charlie déposent des fleurs… Puis, hors de tout regard, il se déshabille et… commence à faire des pompes. Ce 20 janvier, raconte Zhulin Zhang dans M le Magazine du Monde, le froid était pourtant perçant à Paris. Mais il n’a pas empêché l’artiste chinois Ou Zhihang de se livrer à cette performance, tout près des anciens locaux de Charlie Hebdo, rue Nicolas-Appert, à Paris. Comme un hommage aux onze personnes abattues par les frères Kouachi un an auparavant. Ancien présentateur de télévision, Ou Zhihang est célèbre en Chine pour les autoportraits qu’il réalise de lui, nu, en train de faire des pompes, devant des lieux emblématiques ou associés à un scandale. Une façon de se recueillir mais aussi de demander que la vérité soit faite. Débutée en 1999, cette série, intitulée « Faire des pompes », n’a été connue du grand public qu’en 2007. A la veille des JO de Pékin, l’artiste participe à une exposition collective, présentant notamment des œuvres d’Ai Weiwei, qui déclenche une polémique nationale. Dès lors, « Faire des pompes » devient, sur les réseaux sociaux chinois, le symbole de la recherche de la vérité. Quand un scandale explose, les internautes pressent même Ou Zhihang de se rendre sur les lieux. Ses œuvres sont régulièrement exposées dans de grandes galeries, comme celles de l’Espace 798 à Pékin. Cette série lui vaut pourtant de nombreux heurts avec les autorités chinoises. […] Ou Zhihang est lui-même surpris de la longévité de son projet en Chine où la censure se fait de plus en plus pesante. Il comptabilise près de 700 performances à ce jour. La dernière en date est celle qu’il a réalisée juste après son hommage aux victimes de Charlie Hebdo, lorsqu’il s’est rendu au Bataclan. « Normalement, il aurait dû y avoir des policiers, des vigiles, des caméras devant un lieu si sensible. D’autant plus, dans un pays en état d’urgence, remarque-t-il. Finalement, il n’y a eu ni contrôle ni contrainte. Cela m’a laissé perplexe. » Pas exactement ce à quoi il est habitué en Chine.”

Psychiatrie punitive

Pas exactement non plus ce qui se passe en Russie, où “le pouvoir emploie de vieilles méthodes soviétiques pour démoraliser l’actionniste Piotr Pavlenski, 31 ans, connu pour ses performances extrêmes et politisées, rapporte le correspondant à Moscou du Journal des Arts, Emmanuel Grynszpan. L’artiste a été placé de force dans une institution de soins psychiatriques depuis le 26 janvier et sa compagne Oxana Shalyguina n’a reçu de ses nouvelles que [quinze jours après]. Très inquiète, elle avait alerté l’opinion publique [début février], dénonçant des méthodes s’apparentant à de la « psychiatrie punitive ». « Je viens de recevoir une lettre très brève de Piotr dans laquelle il écrit que "tout va bien" », confie-t-elle au Journal des Arts. « Personne n’est autorisé à lui rendre visite. Des pressions morales sont exercées sur lui à travers une isolation complète. Il ne peut pas non plus voir ses avocats pour préparer sa défense. La seule manière de communiquer avec lui consiste à envoyer des lettres par la poste ». La dernière performance de Pavlenski, baptisée Menace, celle qui a conduit à son internement, a consisté à incendier la porte d’entrée du sinistre bâtiment de la sécurité d’Etat (ex-KGB) le 8 novembre dernier. Il a immédiatement été placé en détention préventive. Une plainte pour vandalisme et pour « incitation à la haine idéologique » a été déposée contre lui. Il risque jusqu’à trois ans de prison ferme. Dans un entretien accordé au Journal des Arts en juillet dernier, Pavlenski expliquait être « radicalement opposé au pouvoir totalitaire actuel » et qu’il ne se laissera « pas intimider par la terreur d’Etat ». Selon sa compagne Oxana, les autorités psychiatriques prennent pour prétexte la quarantaine contre l’épidémie de grippe décrétée dans la région de Moscou pour isoler complètement l’artiste et père de ses deux enfants. « J’ai appris que les autres patients peuvent voir leurs proches malgré la quarantaine », se plaint-elle.

Néo-dissident

Pavlenski se trouve depuis [un mois] dans les murs de l’institut Serbsky à Moscou. Cet établissement est tristement célèbre pour avoir interné de force de nombreux dissidents à l’époque soviétique. Quelques cas d’internement d’opposants ont été relevés au cours des trois dernières années. Le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov, qui joue au porte-flingue de Vladimir Poutine, a réclamé le mois dernier que les opposants soient internés et « soignés ». Oxana Shalyguina estime cependant que les psychiatres de l’Institut Serbsky sont « terrifiés par le scandale potentiel et la résonance mondiale » que pourrait avoir l’internement plus long de son compagnon. « Ils savent que leur réputation ne résisterait pas au retour à la psychiatrie punitive. » Symbole de la répression d’Etat, l’institut Serbsky a été la cible d’une performance auto-sacrificielle de Pavlenski en 2014. L’actionniste s’était alors hissé nu sur le toit du bâtiment, puis s’était tranché le lobe de l’oreille à l’aide d’un très long couteau. L’image du filet de sang coulant sur son corps émacié s’est imprimée dans les mémoires, dont celles probablement des psychiatres de l’institut. Le courage, la radicalité et la portée de ses performances l’ont fait élire « artiste de l’année 2013 » par ses pairs russes.” “Pavlenski, dissident de Poutine ?, s’interroge la correspondante du Monde à Moscou, Isabelle Mandraud. L’agitateur a toujours justifié ses actions par le souci de briser la peur et l’apathie de la société russe, comme lorsqu’il s’est cloué la peau des testicules sur la place Rouge en 2013, une « métaphore, affirmait-il alors, de son indifférence et de son fatalisme politique ». Il a, en tout cas, fait son entrée dans la liste des prisonniers et condamnés politiques de la Chronique des événements en cours. La célèbre revue de la dissidence soviétique, qui parut de 1968 à 1982, a, en effet, été relancée en août 2015 par d’anciens correspondants. Et c’est sous le numéro 100 que Piotr Pavlenski a fait son entrée dans la liste des opposants mise à jour en décembre 2015.”

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