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Le crépuscule des pionniers

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JEAN-CLAUDE CASADESUS
JEAN-CLAUDE CASADESUS

À respectivement 86 et 80 ans, deux pionniers, qui du baroque, qui de la décentralisation culturelle, tirent leur révérence : Nikolaus Harnoncourt et Jean-Claude Casadesus.
“À 86 ans, le musicien autrichien Nikolaus Harnoncourt, l'un des initiateurs du mouvement baroque dans les années 1970, a adressé une lettre manuscrite à son « cher public », le samedi 5 décembre, lui annonçant que son état de santé le contraignait à se retirer définitivement de la vie musicale , nous apprend La Croix. Il avait d'ailleurs dû annuler plusieurs concerts ces derniers mois, notamment à la tête du « Concentus musicus », l'ensemble fondé avec son épouse Alice Harnoncourt en 1953. « Une relation incroyablement étroite s'est développée entre nous sur scène et vous dans la salle. Nous sommes devenus une joyeuse communauté de pionniers ! », écrit-il dans sa lettre.”

Sortir la musique des lieux sacralisés Un autre pionnier s’apprête à tirer sa révérence, à un bien plus jeune âge, pensez, il a à peine 80 ans. Et ça va faire 40 ans qu’il dirige l’Orchestre national de Lille, créé en 1976 sur les cendres d’un ensemble philharmonique de l’ORTF. Qu’est-ce qui a amené là “le « Russo-Catalan né à Montmartre »passionné de jazz, qui cachetonnait aux percussions avec Maurice Jarre et Joseph Kosma, Quincy Jones et Lalo Schifrin, enregistrait avec Sheila et Sylvie Vartan” , comme le décrit Le Monde ? « J'avais d'abord dirigé au Théâtre du Châtelet, puis à l'Opéra-Comique et à l'Orchestre des Pays de Loire , rappelle-t-il à Alexis Campion dans Le Journal du Dimanche. En 1975, Michel Guy [secrétaire d'État à la Culture] me propose de terminer le contrat d'un orchestre viré ! Un cadeau empoisonné selon ses propres termes. Ce n'était pas la perspective la plus agréable mais j'ai accepté. Avec ses quatre millions d'habitants mais pas encore beaucoup de vie culturelle après ses fanfares, le Nord me paraissait tout de même avoir un beau potentiel. Je pensais ne rester que six mois mais j'ai tout de même convaincu Pierre Mauroy de nous laisser une chance. Il était jeune président du conseil régional et il a eu le génie de m'entendre. C'était un historien plutôt porté sur le théâtre mais, aussi, un visionnaire. Dans le contexte du deuxième choc pétrolier, il n'a pas eu peur de donner la priorité à l'éducation et à la culture. Je le dis avec modestie mais conviction, nous avons été pionniers dans cette région et en France, devenue depuis la plus culturelle du pays avec ses nombreux musées dont le Louvre à Lens, la Piscine à Roubaix, ceux de Lille, Villeneuve-d'Ascq, Douai, Tourcoing, Boulogne… Et puis il y a l'Opéra, le Théâtre du Nord, les scènes nationales, et évidemment l'ONL. Nous avons été pilotes avec l'idée de porter la musique partout où elle pouvait être entendue : à Billy-Berclau, Lens, Denain ou Boulogne, dans les salles des fêtes, les aciéries, sur les carreaux de mine. […] Un jour, se souvient encore Jean-Claude Casadesus, alors que je lui demande de m'emmener à l'Opéra, un chauffeur de taxi me dit : “Ah, ça, pas pour nous !” Je me suis juré de le faire mentir et de sortir la musique des lieux sacralisés. Pour y arriver, il fallait que j'appelle moi-même les maires pour leur expliquer que je n'avais pas tant de moyens, mais que grâce aux subventions régionales ils pouvaient acheter mes concerts à des tarifs très bas. C'est parti comme ça. Cette histoire prouve qu'on peut défricher. On jouait Mozart, Beethoven, Haydn et du contemporain. On a débuté à 57 et aujourd'hui on est 100 musiciens.”

Les boy-scouts de la double croche Et Jean-Claude Casadesus de rappeler à notre consœur Marie-Aude Roux du Monde “que si son premier concert lillois en 1976 comportait plus de musiciens sur scène (57) que d'auditeurs dans la salle (51), quatre décennies après, un bassin de quelque 200 000 spectateurs répartis dans quelque 250 villes de la région fait foi du travail accompli.” “Pionnier, il le fut en apportant la musique classique là où on ne l'entendait ni ne l'attendait, des prisons aux quartiers sensibles en passant par les hôpitaux, les communes rurales et, bien sûr, les écoles en familiarisant les entreprises régionales avec les pratiques du mécénat culturel, encore bien timides à l'orée des années 1980 en bataillant pour faire rayonner l'ONL hors de ses « frontières de verre », sociales, esthétiques et géographiques , raconte notre autre consœur Emmanuelle Giuliani dans La Croix. « Nous ne regrettons absolument rien, poursuit Jean-Claude Casadesus dans un sourire, même si toutes ces initiatives pour partir à la rencontre de publics éloignés ou défavorisés ont eu tendance à nous étiqueter “boy-scouts de la double croche” ! » On comprend que, si l'homme engagé, l'infatigable passeur de musique, s'en félicite à chaque instant, l'artiste conscient de sa valeur, qui a travaillé avec Pierre Boulez, Olivier Messiaen, ­Mstislav Rostropovitch ou encore Yehudi Menuhin, s'en agace quelque peu…” “Jean-Claude Casadesus, reprend Marie-Aude Roux dans Le Monde, n'a jamais caché que ce succès en région avait parfois un arrière-goût d'amertume, due à ce qu'il appelle la condescendance parisienne à l'égard de « l'artiste de province ». […] Le 20 novembre, le maestro inaugurait en terre lilloise la série de concerts qui marquera sa dernière saison de directeur musical avec Mahler (son compositeur préféré) : la Deuxième Symphonie, dite « Résurrection ». Certains s'étaient amusés du paradoxe, mais une semaine, jour pour jour, après les attentats parisiens du 13 novembre, le choix de l'œuvre prenait une autre dimension. Le chef d'orchestre, qui dédiait ce concert aux victimes, avait rappelé que face à cette « barbarie ambitieuse de nous mettre à genoux », les artistes plus que jamais étaient porteurs « d'une parole de liberté et d'amour ». On se souviendra longtemps de l'émotion qui avait envahi le public de l'auditorium du Nouveau Siècle, avant la standing ovation libératrice.” La musique permet aussi ça.

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