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Le masque de la plume

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The Best American Poetry 2015
The Best American Poetry 2015

Mario Vargas Llosa se plaint de la meute de paparazzis qui le harcèle depuis qu'il a quitté sa femme pour Isabel Preysler, "perle de Manille" et "reine du glamour". Ce qui lui a inspiré quelques pages de son dernier roman... Et tollé aux Etats-Unis, depuis que le poète Yi-Fen Chou, publié dans l'anthologie Best American Poets , s'avère s'appeler Michael Derrick Hudson, et n'être pas du tout chinois.
“L’affaire avait éclaté cet été, relayée par la presse dite people , et rapportée dans Le Figaro Littéraire. Le Prix Nobel de littérature péruvien, Mario Vargas Llosa, venait de quitter sa femme, Patricia, pour convoler avec Isabel Preysler, surnommée « la perle de Manille » ou encore « la reine du glamour ». La meute des paparazzis s’était lancée à ses trousses. Une première pour un romancier. Dorénavant, les écrivains, au même titre que les VIP, devront rendre des comptes sur leur vie privée. Hommes de lettres, prenez garde. Dans une longue interview accordée à El Pais, Vargas Llosa, fustigeant le journalisme spectacle, revient sur ce scandale qui l’a affecté, ainsi que sa nouvelle compagne et sa famille, dont les membres ont été traqués par les photographes. Il confie également que ce triste épisode lui a inspiré certains pages du roman qu’il vient d’achever, Cinco esquinas. Un roman, a-t-il précisé, doté d’une « forte charge érotique ». A près de quatre-vingt ans, conclut Le Figaro, le romancier n’a rien perdu de sa verve, ni de sa verdeur.”

Stratégie de placement On comprend donc que certains littérateurs préfèrent avancer masqués, même si ce n’est pas toujours pour les mêmes raisons. Et ça provoque parfois un tollé. “Ces dernières semaines , rapporte ainsi David Caviglioli dans L’Obs, un mot d’ordre venu des réseaux sociaux s’est répandu chez les Américains amateurs de poésie : « Fuck you, Yi-Fen Chou. » Yi-Fen Chou est l’auteur d’un poème figurant dans l’anthologie The Best American Poetry 2015 (le BAP). Chaque année, ce volume sélectionne soixante-quinze des meilleurs poèmes parus dans les revues et magazines. Pour la petite communauté des poètes américains, le BAP, c’est à la fois le Guide Michelin, le Reader’s Digest et le prix Goncourt. Le problème n’est pas venu du poème lui-même, mais de la notice biographique qui l’accompagne : on y découvre que Yi-Fen Chou s’appelle en vérité Michael Derrick Hudson et que, contrairement à ce que son pseudonyme laissait penser, il n’a rien de chinois. Aussi blanc qu’on peut l’être, il est né dans l’Indiana, en 1963. Il travaille à Fort Wayne, Indiana, pour la bibliothèque publique du comté, où il indexe des périodiques consacrés à la généalogie. Hors de ses heures de bureau, il est un poète moyennement reconnu, qui a publié sous son vrai nom dans plusieurs revues importantes. Dans le BAP, Hudson explique pourquoi il a cette fois signé Yi-Fen Chou : « Quand un de mes poèmes est refusé de multiples fois sous mon vrai nom, j’inscris le nom de Yi-Fen Chou en dessous et je le renvoie. D’un point de vue stratégique, pour « placer », ça s’est révélé efficace. Le poème en question a été refusé quarante fois sous mon vrai nom avant que je ne l’envoie en tant que Yi-Fen Chou (j’ai gardé les traces). Signé Yi-Fen, le poème a été refusé neuf fois avant [d’être publié] . S’il s’agit effectivement d’un des meilleurs poèmes américains de 2015, il m’a fallu beaucoup d’efforts pour le faire paraître, mais je suis tout sauf velléitaire. » Il ajoute : « Je suis conscient que ce n’est pas une justification très artistique. » […]

Un contexte hostile à ceux qui se griment en discriminés La sortie du BAP a été houleuse, dans un pays déchiré par la logique des quotas ethniques. […] La presse s’est jetée sur Hudson, en qualifiant son canular de résurgence du Yellow face, référence aux rôles d’Asiatiques interprétés par des Blancs dans le vieux Hollywood. Peau blanche, masque jaune ? Les écrivains d’origine asiatique se sont insurgés. Jenny Zhang a dénoncé ce « Blanc au nom jaune ». Ken Chen, de l’Asian American Writer’s Workshop, lui reproche de vouloir à la fois « le pouvoir et le capital de la différence multiculturelle » : « Encore un de ces Blancs hystériques, envieux des quelques personnes de couleur qui ont brisé leur quarantaine. » Pour Victoria Chang, prof de lettres : « Il insinue en quelque sorte que les minorités sont publiées parce qu’elles sont des minorités, et non pour leur travail. » Hudson n’a pas répondu (ni donné suite à la demande d’interview de L’Obs ). Il se cache. Il est devenu un symbole de ces dominants prêts à tout pour conserver leur domination. A part quelques éditorialistes ultraconservateurs, prompts à dénoncer le racisme inversé de la discrimination positive, personne n’a pris sa défense. Le soir de Halloween, chez les gens cultivés, parmi les zombies et les vampires, il était de bon ton d’être déguisé en Michael Derrick Hudson. L’affaire , rappelle David Caviglioli, intervient dans un contexte hostile à ceux qui se griment en discriminés : cet été, les médias ont découvert que Rachel Dolezal, militante associative pour les droits des Noirs, qui se disait métisse, était blanche. Sous la pression, Dolezal, peau artificiellement hâlée et cheveux passés au friseur, a dû aller à la télévision, début novembre, avouer qu’elle est « biologiquement née de parents blancs », bien qu’elle « s’identifie comme noire ». Fin octobre, un écrivain qui avait publié il y a des années le roman Badbadbad sous le nom de Jesus Angel Garcia a révélé qu’il s’agissait d’un pseudonyme, et qu’il n’était pas latino. Dans un texte éploré, il a présenté ses excuses pour cet ignoble acte d’ « appropriation culturelle ». Les canulars ont une vertu révélatrice. En changeant un nom au bas d’un poème, Michael Derrick Hudson a montré le degré de complexité que la question raciale et identitaire a atteint aux Etats-Unis, où les défenseurs de la diversité en viennent à enfermer les hommes dans l’origine de leur nom, et où même le multiculturalisme est devenu un ennemi du multiculturalisme.”

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